« LaVipère » Alexeï Tolstoï (suite 1)
Dix ans auparavant, à Kazan, dans la rue Prolomnaïa, un incendie se déclarait en plein jour dans la maison d’un négociant de la deuxième guilde, adepte de l’ancien rituel, Viatcheslav Illarionovitch Zotov. Les pompiers découvrirent au premier étage deux cadavres ligotés avec du fil électrique: Zotov lui-même, sa femme Maria Kirilovna, et à l’étage supérieur, le corps inanimé de leur fille, Olga Viatcheslavovna, lycéenne de dix-sept ans, la chemise en lambeaux, le cou et les bras égratignés. Toute la pièce témoignait d’une lutte acharnée. Mais les bandits n’avaient pu venir à bout de la jeune fille, et dans leur fuite précipitée, s’étaient contentés de la frapper avec un poids fixé à une lanière qu’ils avaient abandonné sur place.
La maison fut vainement défendue et les biens des Zotov furent réduits en cendres. Olga Viatcheslavovna fut transportée à l’hopital. On dut lui remettre une épaule luxée et lui recoudre le cuir chevelu. Elle demeura plusieurs jours sans connaissance. Lorsqu’elle se réveilla, sa première sensation fut de douleurquand on lui changea son bandage. Elle vit, assis sur son lit, un médecin militaire portant de belles lunettes. Touché par la beauté d’Olga Viatcheslavovna, le docteur lui ordonna de ne pas bouger, de ne pas s’inquiéter. Elle lui tendit la main: « Docteur, quelles brutes sauvages! » et elle se mit à pleurer. Quelques jours après, elle lui dit: « Il y en avait deux que je n’ai pas reconnus – ils portaient des capotes… Le troisième, si. J’avait dansé avec lui au bal…Valka un lycéen de dernière année…Je les ai entendu frapper papa et maman…Les os craquaient…Docteur, pourquoi ont-ils fait cela? Quelles brutes sauvages! »
-Chut!Chut! chuchota le docteur, l’air effrayé et les yeux humides derrière ses lunettes. Personne ne venait voir Oletchka Zotova à l’hopital. Ce n’était pas le moment. La Russie était en pleine guerre civile, la vie normale, celle de tous les jours, se désintégrait de toutes parts. Les affiches des décrets se multipliaient partout, appelant à la violence et à la révolte. Oletchka ne pouvait que pleurer de douleur, du matin au soir, (ses oreilles résonnaient du cri terrible de son père: « Il ne faut pas! » et des hurlements de bête plaintifs et douloureux de sa mère: elle n’avait jamais hurlé ainsi de toute sa vie). Pleurer de terreur – comment vivre maintenant? – de désespoir face à l’inconnu, au milieu des grondement, des cris et des fusillades derrière les fenêtres de l’hopital? Pendant ces journées de solitude, elle versa sans doute toutes les larmes que le destin lui avait allouées pour la vie. Sa jeunesse, libre, insouciante, joyeuse, était finie, brisée comme un fil. Son âme était marquée de cicatrices. Elle ignorait encore la puissance des sombres passions qui l’habitaient.
Un jour, dans le couloir, un homme s’assit à côté d’elle sur le banc, le bras en bandoulière. Ni sa blouse d’hôpital, ni ses pantoufles n’empêchaient la santé, l’ardeur et la gaîté d’émaner de lui, comme la chaleur irradiante d’un poêle en fonte. Il sifflotait tout bas « Petite Pomme », qu’il rythmait de ses talons nus. Ses yeux gris, pareils à ceux d’un épervier, louchaient du côté de la jolie fille. Son visage large et hâlé, couvert jusqu’aux pommettes d’une barbe qu’il ne rasait jamais, exprimait l’insouciance et même la paresse, mais son regard d’épervier était sévère et cruel.
« Vous êtes dans le Service de vénérologie? » demanda-t-il avec indifférence.
Oletchka ne comprit pas, puis submergée par l’indignation, répondit: « On a tenté de m’assassiner, mais sans y parvenir, c’est pourquoi je suis ici! »
Elle recula et se mit à respirer profondément, les narines frémissantes.
« Ah! mes aïeux, en voilà une aventure! Avec un bon motif? ou des bandits? comme ça? pour rien?
Oletchka le regarda: comment pouvait-il l’interroger de cette façon par simple désoeuvrement, comme s’il s’agissait de quelque chose de tout à fait ordinaire.
« Alors, vous n’avez entendu parler de rien? Les Zotov, de la rue Prolomnaïa?…
Ah, oui! C’est ça, je me rappelle maintenant. Et bien, vous êtes une sacrée gaillarde, vous ne vous êtes pas laissé faire ».
Et plissant le front, il ajouta: « Ces gens-là, on devrait les faire bouillir dans une marmite, alors vraiment on obtiendrait quelque chose. On en a vu tant de ces ignobles individus – plus que nous ne le pensons – c’est à vous couper les jambes! Une vraie calamité. »
Il scruta Oletchka froidement, de haut en bas, et continua: « Vous, naturellement, vous ne comprenez la révolution qu’à travers cette violence…C’est dommage. Vous-même, vous venez d’une famille traditionaliste? Vous croyez en Dieu. Peu importe, cela vous passera. (Il frappa du poing le bras du divan). Voilà en quoi il faut croire: la lutte! »
Oletchka aurait voulu lui répondre quelque chose de méchant, de pertinent, inspiré par les propres malheurs des Zotov; mais sous le regard moqueur de cet homme, toutes ses pensées, à peine nées, s’éparpillèrent sans pouvoir être formulées.
Il ajouta: « Ah! vous êtes fougueuse comme une jument. Un pur-sang russe, juste un peu tsigane…Sinon vous auriez vécu, comme tout le monde, derrière votre fenêtre, en contemplant la vie à travers un ficus…Quel ennui!
- Et vous trouvez que c’est plus gai, maintenant?
- Et pourquoi pas? Il faut bien finir par s’amuser un jour et ne pas rester toute sa vie à faire claquer les boules d’un boulier. »
Une fois encore, Oletchka se sentit indignée, sans pouvoir rien répondre. Elle haussa les épaules: l’homme était vraiment trop suffisant…Elle ne put que grommeler:
« Vous avez mis la ville à sac, toute notre Russie sera ruinée, par vous, misérables…
- En voilà une affaire…la Russie!… Nous nous proposons de faire une chevauchée à travers le monde entier…Les cheveux ont rompu leurs liens et ne s’arrêterons qu’à l’océan, et encore…Qu’on le veuille ou non, il faudra faire la fête avec nous! »
Il se pencha vers elle ricana et ses dents brillères d’une joie sauvage. La tête d’Oletchka se mit à tourner, comme si elle avait déjà entendu ces mots, comme si des profondeurs de son être remontaient les voix de cent générations d’ancêtres: « A cheval, fais la fête, mon âme!… » Sa tête tournait, mais près d’elle, n’était assis qu’un homme, vêtu d’une blouse d’hôpital, le bras en bandoulière… Mais maintenant son coeur réchauffée frémissait avec anxiété: mais pourquoi donc cet homme lui devenait-il si proche? Elle se recroquevilla, se recula à l’extrémité du banc. Lui se remit à siffloter en battant la mesure.
La conversation commencée par ennui dans le couloir de l’hôpital fut brève. L’homme avait siffloté, puis était parti. Olga Viatcheslavovna ne savait même pas son nom. Le lendemain, quand elle vint se rassoir sur le banc, elle regarda au fond du couloir étouffant, en le guettant, et elle répéta tout ce qu’elle devait lui dire de convaincant et de bien senti pour rabattre son assurance. Comme il ne venait pas – à sa place passaient des éclopés sur les béquilles – elle se rendit compte que la rencontre d’hier l’avait fortement émue.
Elle attendit encore, une minute à peine, puis dépitée, se mit à pleurer : elle était là à l’attendre, et lui s’en moquait ! Elle alla se recoucher et se mit à penser à tout ce qui pouvait le diminuer à ses yeux : mais pourquoi, pourquoi donc, l’avait-il tant impressionnée ?
Sa curiosité était plus forte que le sentiment d’avoir été offensée. Elle pensait : Oh ! juste le revoir, ne fut-ce qu’un instant. Comment était-il ? Il n’avait rien de particulier…Il y avait des millions d’imbéciles comme lui…Bolchevik, naturellement…Bandit Et ses yeux, ses yeux étaient…si canailles ! Son orgueil de jeune fille était blessé : se morfondre pour un pareil individu, toute la journée ! jusqu’à s’en tordre les doigts !
Toute la nuit l’hôpital fut éveillé. Les docteurs, les infirmiers, couraient traînant des paquets. Les malades apeurés étaient assis sur leur lit. Par les fenêtres, on entendait le grondement des roues des voitures le flot des injures furieuses. Les Tchèques entraient dans Kazan. Les Rouges abandonnaient la place. Tous ceux qui pouvaient marcher quittèrent l’hôpital. Personne ne pensa à Olga Viatcheslavovna.
A l’aube, dans le couloir de l’hôpital, les Tchèques, proprement vêtus comme le sont les étrangers, firent résonner avec fracas les crosses de leurs fusils. On entraînait quelqu’un. La voix implorante de l’économe hurla :
« Je suis un subalterne, je ne suis pas un bolchevik, laissez-moi ! Où me menez-vous ? » Deux paralytiques rampèrent jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la cour. Ils annoncèrent en chuchotant :
« On l’entraîne sous le hangar, on va le pendre, le pauvre. »
Olga Viatcheslavovna s’habilla – d’une pauvre chemise de l’hôpital – mit un châle blanc sur sa tête pour cacher son bandage. Un son joyeux de carillon en tête se répandait sur la ville. L’aube se levait. On entendait – tantôt éclatante, tantôt feutrée – la musique des régiments qui entraient dans la ville. Au loin, derrière la Volga, roulait le grandement sourd des canons qui s’éloignaient.
Olga Viatcheslavovna sortit de la salle et fut arrêtée dans le couloir par la patrouille : deux Tchèques moustachus, qui marchaient lentement, exigèrent, en chuintant et en sifflant, qu’elle réintégrât les lieux.
« Je ne suis pas prisonnière, je suis russe ! cria Olga Viatcheslavovna, le regard étincelant. Ils éclatèrent de rire, tendirent la main pour lui pincer la joue ou le menton…Elle n’allait pas lutter contre deux baïonnettes au canon. Elle retourna dans la salle et s’assit sur le lit, les narines dilatées. Elle tremblait et claquait des dents.
Le matin, les malades n’eurent pas de thé. Des murmures s’élevèrent. A l’heure du déjeuner, les Tchèques emmenèrent cinq amputés : les Rouges. Les paralytiques, en faction à le fenêtre, annoncèrent qu’on les avait conduits dans le hangar. Dans la salle entra un officier russe, grand, élancé, vêtu d’un pantalon étroitement ceinturé, large comme les ailes d’une chauve-souris. Les malades remontèrent leurs couvertures. Il inspecta les lits et en clignant des yeux, son regard s’arrêta sur Olga Viatcheslavovna.
« Zotova ? demanda-t-il. Suivez-moi… »
Il semblait voler comme emporté par les ailes de son pantalon, et le couloir vide résonnait du choc de ses éperons.
Il fallut traverser la cour. A ce moment, de la porte où elle allait entrer, sortit un jeune homme, aux cheveux bouclés, vêtu d’une chemise russe brodée ; en passant, à l’instant où il mit sa casquette, il la regarda furtivement et se hâta vers la sortie…Olga Viatcheslavovna trébucha…Il lui avait semblé…Non, ce n’était pas possible…
Elle entra dans l’antichambre, s’assit à une table et son regard s’arrêta sur un gradé au long visage déformé comme dans un mauvais miroir. Il la regardait, lui aussi de ses yeux vairons.
« Vous n’avez pas honte, vous, la fille d’un homme honorable, une jeune fille intelligente, de vous lier avec toutes cette racaille ? » lui dit-il d’une voix pleine de reproches et de mépris, en insistant sur les mots. Elle fit un effort pour comprendre ce qu’il disait. Une idée fixe l’empêchait de se concentrer. En soupirant, elle serra les mains sur ses genoux et se mit à raconter tout ce qui lui était arrivé. L’officier fumait lentement, vautré sur son coude. Elle termina son récit. Il retourna une feuille de papier posée sur la table. En-dessous, elle aperçut une note écrite au crayon.
« Nos renseignements ne concordent pas exactement, -il songeur, en plissant le front. J’aurais voulu vous entendre nous raconter vos relations avec l’organisation criminelle bolchevique. Quoi ? »
Un coin de sa bouche se tordit, remonta vers le haut, il fronça les sourcils.
Olga Viatcheslavovna observa avec frayeur l’horrible asymétrie de ce visage proprement rasé.
« Mais je ne comprends pas…Vous êtes fou !
A mon regret, nous possédons des renseignements dignes de foi, si bizarre que cela vous paraisse ». Il tenait se cigarette lois de son visage, se balançait et laissait échapper lentement un filet de fumée – il était impossible d’imaginer quelqu’un de plus mondain. « Votre sincérité est réelle…(Volute de fumée). Soyez donc sincère jusqu’au bout, ma chère… A propos, vos amis, les Rouges, sont morts en héros. » Il indiqua, de son œil bicolore porte du hangar que l’on apercevait par la fenêtre. « Alors, vous continuez à vous taire ? Et bien, dans ces conditions… »
Il saisit les bras du fauteuil et se tourna vers les Tchèques : « Bitte, je vous en prie… » Les Tchèques s’élancèrent, soulevèrent Olga de sa chaise. Ils promenèrent leurs mains sur ses hanches et sa poitrine. Remuant leurs moustaches avec satisfaction, ils fouillèrent à tâtons les poches sous sa jupe. Se levant de sa chaise, l’autre militaire regardait la scène, en écarquillant ses yeux vairons. Olga Viatcheslavovna étouffait. Une rougeur incendia ses joues. Elle s’arracha de leurs mains, cria…
« En prison ! » ordonna l’officier.








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