« La Vipère » Alexeï Tolstoï (suite 3)
Cette fille fragile avait en elle une volonté de fer dont il était impossible de connaître l’origine. En un mois d’apprentissage, à pied, à cheval, elle s’était allongée comme une corde. Le vent glacé d’hiver avait coloré ses joues de vermillon.
« Si on la regarde vite, disait Emilianov, elle semble fragile comme un roseau, mais en vérité, c’est un petit diable. »
En effet, elle était belle, comme le diable. Les jeunes cavaliers fronçaient le nez, les vieux devenaient rêveurs, lorsque la Zotova, mince et élancée, avec des cheveux sombres qui lui faisaient casque, vêtue de sa veste trois-quarts étroitement ceinturée, traversait la garnison enfumée de tabac en faisant résonner ses éperons.
Ses bras maigres avaient appris à conduire le cheval avec adresse et intelligence. Ses jambes qui ne semblaient faites que pour les danses et les jupes de soie, s’étaient développées et fortifiées. Ses cuisses émerveillaient particulièrement Emilianov: elles étaient solides comme l’acier et d’une grande habileté lorsqu’elle montait. Elle semblait incrustée dans la selle le cheval lui obéissait comme un mouton. Elle avait appris aussi à manier le sabre. Elle coupait fièrement la pyramide et l’osier, mais, bien entendu, elle ne donnait pas de vrais coups, car toute la force se trouvait dans ses épaules et elle n’avait que des épaules de jeune fille.
Elle ne manquait pas non plus d’intelligence en politique. Emilianov avait peur du « revenez-y bourgeois » – l’époque était impitoyable.
« Camarade Zotova, quel est le but poursuivi par l’Armée Rouge des ouvriers et des paysans?… »
Olga Viatcheslavovna se redressait et répondait sans se couper:
« La lutte contre le capitalisme sanguinaire, les propriétaires fonciers, les prêtres et tous les interventionnistes, pour le bonheur des travailleurs sur la terre… »
Zotova avait été enrôlée comme combattant dans la division que commandait Emilianov. En février, le régiment fut embarqué et dirigé sur le front de Dénikine.
Alors qu’un jour Olga Viatcheslavovna tenait son cheval par la bride, pataugeant dans la neige, la boue et le fumier, près de la gare où débarquaient des convois de soldats, elle regarda la lueur sombre – rouge incandescente et bleue – du soleil couchant printanier, au milieu des nuages poussées par le vent. Elle entendit le grondement lointain des canons. Tout son proche passé, qu’elle ne pouvait oublier, fait d’offenses, de haines et de désirs de vengeance ressurgit en elle.
« Ce-e-ssez de fumer! A cheval! » claironna la voix d’Emilianov.
D’un mouvement preste, elle se mit en selle, son sabre vint lui frapper la hanche…A présent, il ne fallait pas que quelqu’un essaie de lui déchirer sa chemise, de la menacer avec une masse de cinq kilos ou de la traîner par les bras dans une cave!
« Au tro-ot! Marche! »
La selle grinçait, le vent humide sifflait, elle regardait les ténèbres rougeoyantes du couchant.
« Les cheveux ont rompu leurs liens. Si nous nous arrêtons, ce sera seulement à l’océan. »
Elle se rappelait les paroles de son ami adoré comme d’une chanson sauvage, enivrante…Ce fut ainsi que commença sa vie de guerrière.
Dans le division, tout le monde considérait Olga Viatcheslavovna comme la femme d’Emilianov. Mais elle ne l’était pas. Personne ne l’aurait cru et tous en auraient fait des gorges chaudes si l’on avait appris qu’elle était pucelle. Mais elle-même et Emilianov le cachaient. Etre considérée comme sa femme simplifiait les choses: personne ne la touchait, car tous savaient qu’Emilianov avait la main lourde. Quelquefois il l’avait démontré, et Zotova n’était pour tous qu’une petite soeur.
De par ses fonctions d’ordonnance, Zotova se trouvait toujours près du commandant de l’escadron. En déplacement, elle couchait dans la même pièce que lui, et souvent, dans le même lit, tête-bêche, chacun couvert de sa capote. Après les marches quotidiennes de cinquante kilomètres, le cheval remisé, après avoir mangé dans la gamelle commune, Olga Viatcheslavovna, ses bottes enlevées, sa chemise de drap déboutonnée, s’endormait à peine couchée, n’importe où: sur un banc, un poêle, au bord d’un lit… Elle n’entendait pas Emilianov se coucher, ni se lever. Lui, il dormait comme un félin, très peu, d’un sommeil léger comme s’il épiait les bruits nocturnes.
Emilianov la traitait sévèrement, sans la distinguer en rien des autres combattants, la réprimandant peut-être plus souvent. C’était seulement alors qu’elle prenait conscience de la puissance de ses yeux d’épervier: c’était son regard de lutte.
Sa bonhomie et sa goguenardise s’étaient évanouies au cours des longues marches, ainsi que sa graisse superflue. Après son inspection nocturne, ayant trouvé les cheveux en bon ordre, les soldats endormis, les barrières mises et les sentinelles à leur postes, Emilianov entrait dans la maison, fourbu, puant la sueur. Il s’asseyait sur un banc pour ôter, dans un dernier effort, ses bottes toutes gorgées d’eau. Souvent alors, il restait ainsi, sans bouger, éreinté de fatigue, l’une d’elle à moitié déchaussée. Il s’approchait du lit et, avec une tendre ardeur, il restait un moment à dévorer des yeux le visage d’Olga Viatcheslavovna marqué par le vent, mi-femme, mi-enfant. Son regard s’obscurcissait, un sourire tendre s’esquissait sur ses lèvres. Mais il ne lui aurait pas épargné une faute.
Zotova portait un paquet à la division. Le ciel de mai sans nuages était empli du chant des alouettes. La steppe était colorée tantôt de vert, tantôt du gris argenté de l’absinthe. Le cheval digérait, il trottait mollement, presqu’au pas. Des zisels à poils jaunes traversaient la route. Par une telle matinée, on aurait pu oublier qu’il y avait la guerre, l’ennemi qui vous pressait, vous contournait, les divisions d’infanterie qui, sans combattre, se repliaient et prenaient les trains de force, et aussi la famine dans les villes, les émeutes dans les villages. Comme autrefois, le printemps teintait de ses couleurs la terre et apportait des rêves troublants. Même le cheval, tout couvert de la sueur due au mauvais fourrage, s’ébrouait sans cesse. Le pauvre louchait d’un oeil violet et cherchait à s’amuser, à folâtrer.
La route longeait un étang à demi envahi par les roseaux, reflétant dans ses flots ridés une falaise de craie. Le cheval ralentit et s’approcha de l’eau. Zotova mit pied à terre, le déharnacha. Il entra dans l’eau jusqu’aux genoux et se mit à boire. Ayant à peine bu une gorgée, il leva son museau et tout frissonnant, fit entendre un hennissement inquiet. Tout aussitôt, un autre hennissement lui répondit de l’autre côté de l’étang, par-delà les roseaux. Zotova le sella rapidement, grimpa sur lui, et, inspectant les lieux, pris sa carabine avec légèreté en passant la main par dessus l’épaule. Deux têtes surgirent au-dessus des roseaux. Une fois sur la rive, deux cavaliers s’élancèrent vers elle et s’immobilisèrent. C’était une patrouille. De qui? Des Blancs ou des Rouges?
Un des chevaux inclina la tête pour chasser un taon posé sur sa patte. Son cavalier se pencha vers les rênes et sur son épaule brilla une marque dorée… »Se sauver! » pensa OlgaViatcheslavovna. Elle frappa son cheval du fourreau de son sabre, se pencha et …hop, en avant. Elle s’élança vers les buissons d’absinthe et les feuilles séchées…A l’arrière, elle entendit un lourd galop qui se rapprochait… Un coup de feu…Elle regarda de biais: un des cavaliers prenait à droite pour lui couper la route…Son alezan du Don fila ventre à terre, comme un lévrier. De nouveau, un coup de feu derrière elle… Elle saisit sa carabine par dessus son épaule, jeta les rênes. Le cavalier était à une cinquantaine de pas.
« Arrête, arrête! » hurla-t-il, agitant son sabre…
C’était Valka Brikine. Elle le reconnut, tourna son cheval face à lui, le mit en joue et tira sous le coup d’une haine féroce… Le poulain du Don secoua la tête, se cabra et s’écroula comme une masse, écrasant sous lui son chevalier…
« Valka, Valka! » cria-t-elle sauvage et joyeuse. Mais juste à ce moment, le second cavalier sauta sur elle… Elle ne vit que ses longues moustaches, ses grands yeux exorbités et étonnés:
« Une bonne femme! »
Son sabre levé résonna sans force sur la crosse de la carabine d’Olga Viatcheslavovna. Le cheval emporta le cavalier. Elle n’avait plus de carabine. Sans doute l’avait-elle jetée ou laissé tomber (plus tard, quand elle raconta l’histoire, elle ne put se le rappeler). Dans sa main, elle sentit le poids entraînant de la lame de son sabre dégainé; un cri strident s’échappa de sa gorge serrée; son cheval lancé au triple galop rejoignit le cavalier et elle frappa à toute volée. Le cavalier moustachu se coucha sur le cheval, tenant sa nuque des deux mains.
Le cheval souffrait très fort et il emporta Olga Viatcheslavovna à travers la steppe couverte d’absinthes sauvages. Elle s’aperçut alors qu’elle serrait encore la poignée de son sabre. Péniblement, elle parvint à le remettre dans son fourreau. Puis, elle arrêta son cheval; la falaise de craie, l’étang étaient restés bien loin derrière elle. La steppe était déserte, personne ne la poursuivait, plus de coups de feu. Les alouettes chantaient dans l’éblouissement du ciel dégagé. Elle chantait doucement, en harmonie, tout comme dans son enfance. Olga Viatcheslavovna saisit le devant de sa chemise, se serra la gorge avec ses doigts, s’efforçant mais en vain de se contenir; les larmes jaillirent, elle se mit à trembler de tout son être assise sur la selle.
Et longtemps après, en poursuivant son chemin vers le quartier général de la division, elle se frottait encore rageusement les yeux, l’un après l’autre.
Cent fois, dans l’escadron, on faisait répéter à Zotova cette histoire. Les combattants riaient à gorge déployée, faisant tourner leur tête, se roulaient par terre de rire.
« Oh! je n’en peux plus, oh! mes frères, c’est à crever de rire: une bonne femme qui zigouille deux bonshommes…
- Attends! raconte-nous encore: alors c’est lui qui fonce sur toi par derrière et qui crie brusquement: « Une bonne femme!? »
- Et ses moustaches, elles étaient longues?
- Il avait les yeux écarquillés d’étonnement?
- Et il n’a pas levé le bras?
- Non, je l’ai déjà dit.
- Et toi à ce moment-là, vlan! un grand coup sur la nuque!…Oh! mes frères, je vais en mourir…En voilà un cavalier! Il s’est envolé!
- Mais après, qu’est-ce que t’as fait?
- Mais quoi après? répondait Olga Viatcheslavovna. Comme d’habitude: j’ai essuyé la lame et je me suis mise à courir vers la division avec le paquet. »







Nouvelle, vivante, bien écrite (!), avec des personnages typés et une intrigue inhabituelle ; la Russie comme nous l’aimons, grande, cruelle mais sentimentale au possible, imprévisible avec un long passé qui nous étreint à chaque mot et une manière d’écrire incomparable.
Merci pour la généalogie Tolstoï…
Claude
Cette nouvelle est basée sur une histoire vraie…
Il existe une adaptation cinématographique de la nouvelle qui dépasse l’oeuvre littéraire ce qui est rare!
Les russes sont très forts dans ce domaine…