« La Vipère » Alexeï Tolstoï (suite 4)
Un inconvénient majeur provenait de cette existence nomade. Olga Viatcheslavovna ne parvenait pas à vaincre se pudeur. Elle s’en voulait surtout lorsque, pendant les fortes chaleurs, l’escadron arrivait au galop dans une rivière ou dans un étang; les soldats nus entraient, criant et riant, sur leur cheveux dessellés, dans l’arc-en-ciel des éclats d’eau bouillonnante. Zotova était obligée de se mettre à l’écart, derrière un arbuste. Derrière des roseaux. On lui criait:
« Es-tu bête, ma fille, mets un chiffon et viens avec nous! »
Emilianov veillait sévèrement à l’hygiène et à la propreté.
« Si un cavalier a un bouton sur la fesse, il n’est plus bon à rien, ce n’est plus un combattant. Avant tout, un cavalier doit soigner son cul! Si les circonstances le permettent, été comme hiver, toilette à l’eau du puits et quart d’heure d’exercices physiques », disait-il.
Les ablutions au bord du puits étaient également difficiles pour elle; il fallait se lever avant tout le monde, courir dans la rosée glacée, lorsqu’à l’aube, une raie étroite d’aurore, se dessinait à peine à travers les nuages et les brumes. Un jour, alors qu’elle avait remontée à l’aide de la poulie grinçante et plaintive un seau d’eau odorante et glacée et l’avait mis sur la margelle du puits, elle s’était déshabillée, en frissonnant dans l’humidité. Subitement, elle eut l’impression que quelque chose lui effleurait le dos. Elle se retourna: sur le perron, se tenait Dimitri Vassiliévitch qui la fixait, étrangement, avec insistance. Lentement, elle contourna le puits, s’accroupit et on ne vit plus que son regard fixe. A n’importe lequel de ses camarades, elle aurait dit:
« Pourquoi tu te fatigue à me regarder, cochon, tourne-toi donc! »
Mais elle ne put prononcer un mot, sa gorge était sèche de honte et d’émotion. Emilianov haussa les épaules, ricana et s’en alla.
L’incident était minime, mais dès lors, tout changea. Les choses les plus simples devinrent compliquées. L’escadron s’arrêta pour la nuit dans un village incendié et comme très souvent, ils n’eurent qu’un lit pour dormir. Cette nuit-là, Olga Viatcheslavovna se coucha tout au bord du lit sur une couverture sentant le cheval et ne parvint pas à trouver le sommeil bien qu’elle serra fortement les paupières. Malgré tout, elle n’entendit pas Emilianov se coucher. Lorsque les coqs la réveillèrent, elle vit qu’il dormait à même le plancher, près de la porte…La simplicité de leurs rapports avait disparu. Lors des conversations, Dimitri Vassiliévitch avait l’air sombre et regardait de côté; elle sentait qu’ils portaient tout les deux un masque d’hypocrisie. Malgré cela, elle vécut tout ce temps dans l’ivresse et le bonheur.
Jusqu’à présent, Zotova n’avait jamais pris part à une véritable bataille. Le régiment ainsi que la division continuait de reculer vers le nord. Lors des petites escarmouches, elle était toujours à côté du commandant de l’escadron. C’est alors que sur le front, une grande nouvelle, très préoccupante, se mit à circuler. On en parlait à voix basse, avec inquiétude. Le régiment reçut l’ordre de faire une percée dans les rangs ennemi de les contourner, puis de rompre le flanc extrême de l’armée. Pour la première fois, Olga Viatcheslavovna entendit le mot « raid ». Immédiatement, on se mit en marche. L’escadron d’Emilianov marchait en tête. La nuit tombée, on s’arrêta dans un bois, sans desseller les chevaux, sans allumer les feux. Une pluie tiède faisait bruire les feuilles. Dans l’obscurité, on n’apercevait pas le bout de sa propre main tendue. Olga Viatcheslavovna était assise sur une souche, quand elle sentit une main légère se poser sur son épaule; elle la reconnut, soupira et rejeta la tête en arrière.
Dimitri Emilianov, penché sur elle, lui demanda:
« Tu n’auras pas frousse? Allons, allons, fais attention…Tiens-toi près de moi… »
Peu après, un ordre à voix basse se fit entendre. Dans le silence, on se mit en selle. Olga Viatcheslavovna tourna son cheval sans faire attention et toucha Dimitri Vassiliévitch de son étrier. Les chevaux pataugeaient dans la boue, dégageant une étrange odeur de champignon. Puis, petit à petit, des taches plus claires apparurent au milieu des ténèbres: les bois se raréfiaient. A droite, tout près, des aiguilles de feu fusèrent et des coups de fusil retentissants crépitèrent dans les sombres taillis. Emilianov cria longuement:
« Sabre au clair, en avant, en avant!… »
Les branchages mouillés cinglaient les visages; les chevaux se serraient, piaffaient, les genoux des cavaliers heurtaient des troncs d’arbres. Et soudain, une vaste plaine grise et fumante se déroula devant eux, traversée par des ombres qui galopaient sur la pente. La rive s’interrompait net. Olga Viatcheslavovna éperonna son cheval, se ramassa sur la selle et entre dans la rivière…
Le régiment avait forcé les rangs ennemis. On galopait dans l’obscurité, sous les lourdes nuées qui écrasaient de tout leur poids la terre. La steppe frémissait sous les sabots des cinq cents chevaux. Soudain, en plein galop, la sonnerie du clairon se fit entendre. L’ordre fut donné de mettre pied à terre. Dans l’escadron, on distribua cocardes et épaulettes. Emilianov rassembla en cercle les combattants.
« Pour nous dissimuler, à présent, nous faisons partie du régiment de l’armée du Nord-Caucase du lieutenant général, le baron Wrangel. Vous avez bien retenu ça, têtes de linotte? » Les soldats s’esclaffèrent. « Silence! Celui qui rigole aura un coup de poing dans la gueule! Je ne suis plus votre « camarade-commandant », mais votre « distingué-vénéré monsieur le capitaine ». Il frotta une allumette et sur son épaule brilla son épaulette dorée, à l’emplacement de l’étoile. « Vous n’êtes plus des « camarades », mais de « simples troufions », des gradés inférieurs qui se mettent au garde à vous, saluent et vouvoient. Si-i-lence! Main sur la couture du pantalon! Vous avez compris? » Tous l’escadron pouffait de rire: on se mettait au garde-à-vous, on saluait en portant la main à la visière, on faisait préceder de « Votre très haut et très distingué vénéré » tout les mots les plus simples. « Cousez vos épaulettes, mettez l’étoile dans la poche, les cocardes sur la casquette. Repos, permission de fumer… »
Durant trois jours, le régiment ainsi camouflé balaya les lignes arrières de l’armée Wrangel. Des colonnes de fumées noires s’élevaient sur son passage. Les gares de chemin de fer, les magasins militaires brûlaient, les dépôts de munition, les citernes sautaient. Le quatrième jour, les chevaux fatigués commencèrent à trébucher. Dans un village perdu, on fit une halte. Olga Viatcheslavovna dessella son cheval, et sur place, se laissa tomber dans le foin et s’endormit. Un grand rire de femme la réveilla, celui d’une petite paysanne, jeune et appétissante, la jupe noire retroussée sur ses mollets nus, qui disait à quelqu’un, en montrant Zotova:
« Quel gentil garçon! »
La petite paysanne était en train d’étendre sur une corde des chaussettes russes qu’elle avait lavées.
Quand Olga Viatcheslavovna entra dans la maison, Emilianov était assis près de la table, tout ensommeillé, l’air gai, du duvet dans les cheveux, les pieds nus. Les chaussettes russes lavées étaient donc à lui.
« Assieds-toi, on va apporter le bortsch. Veut-tu de l’eau de vie », dit-il à Olga Viatcheslavovna.
La fraîche petite paysanne entra avec une marmitte de bortsch, en éloignant de sa joue rose la vapeur au fumet odorant. Elle la posa sous le nez même d’Emilianov et remua ses épaules grassouillettes:
« C’est comme si l’on vous attendait, on a fait du bortsch!… »
Sa voix était aiguë, chantante, son air vif et insolent…
« Je vous ai lavé vos chaussettes russes, vous verrez, elle sécheront rapidement… »
Et ses yeux de chienne caressèrent le visage de Dimitri Vassiliévitch. Lui, soupirai approbatif, tout en lampant le bortsch. Il avait l’air tout ramolli. Olga Viatcheslavovna posa sa cuillère. Un serpent féroce lui avait mordu le coeur. Son regard devint glacial, elle baissa les yeux. Quand la petite femme sortit de la pièce, elle la rejoignit dans le couloir, lui saisit le bras et lui dit en chuchotant, tout essoufflée:
« Dis donc, tu veux ta mort? »
La petite femme poussa un cri, dégagea son bras et se mit à courir. Dimitri Emilianov regarda plusieurs fois Olga Viatcheslavovna, avec étonnement: quelle mouche l’avait-elle piquée? En enfourchant son cheval, il remarqua son regard sombre et furieux, ses narines dilatées et la petite femme apeurée qui regardait furtivement, comme un rat, cachée derrière le hangar. Il compris et éclata d’un grand rire, comme autrefois, en montrant ses dents blanches éclatantes. En passant le porche, il toucha du genou celui d’Oletchka et lui dit avec une tendresse inattendue:
« En voilà une petite imbécile!… »
Elle faillit en pleurer.
Au cinquième jour, on avait constaté que toute une division de cosaques poursuivait le régiment rouge qui s’était déguisé. On accéléra alors allure, on abandonna les chevaux épuisés. Quand la nuit vint, une escarmouche s’engagea à l’arrière. Le drapeau fut confié au premier escadron. Sans s’arrêter, on pénétra dans le premier village rencontré, plongé dans l’obscurité. On frappa aux volets avec les poignées des sabres. Des chiens hurlaient, tout paraissait mort, une cloche se mit à tinter, mais se tut aussitôt.
Finalement, on amena deux paysants que l’on avait trouvés cachés dans la paille, tout ébouriffés. Ils ne faisaient que répéter:
« Petits frères adorés, ne nous faites pas périr…
- Etes-vous pour les Blancs? Ou pour l’autorité soviétique? cria Emilianov, en se penchant sur sa selle.
- Petits frères adorés, nous ne savons pas nous-mêmes…On nous a tout pris, tout mis à sac, tout chapardé, tout détruit… »
On arriva tout de même à leur faire dire que le village était inoccupé, mais qu’ils attendaient les Cosaques de Wrangel et qu’au-delà de la rivière, après le pont de chemin de fer, il y avait des bolcheviks dans des tranchées. Le régiment enleva les épaulettes, remit les étoiles et traversa le pont pour rejoindre les leurs. Là, on apprit que les Blancs faisaient une offensive effrénée tout le long du front et qu’on avait l’ordre de défendre le pont coûte que coûte. Pourtant on n’avait rien pour combattre: les mitrailleuses étaient dépourvues de bandes de cartouches, il y avait des poux partout, pas de pain. Les soldats à force de manger des grains cuits avaient le ventre tout gonflé, et dès la nuit, ils se sauvaient; il y avait bien un propagandiste, mais il était mort, emporté par la diarrhée.
Le commandant du régiment se mit en rapport avec le quartier général. Effectivement, il fallait défendre le pont jusqu’à la dernière goutte de sang, jusqu’à ce que les Rouges parviennent à briser l’encerclement.
« Olia, nous n’en sortirons pas vivants », dit Emilianov.
Il venait de puiser de l’eau avec deux petites gamelles et lui en avait tendu une. Accroupi à son côté, il regardait les contours imprécis du rivage lointain. Une pâle étoile jaunâtre éclairait le fleuve. Toute la journée, les batteries de Wrangel avaient pilonné les tranchées des bolcheviks. Le soir, l’ordre était venu de forcer le pont, de rejeter les Blancs et d’occuper le village.
Avec tristesse et angoisse, Olga Viatcheslavovna regardait dans la rivière le vague reflet de l’étoile.
« Allons, viens Olia, dit Dimitri Vassiliévitch, il faut essayer de dormir une petit heure. »
Pour la première fois, il l’appelait de son petit nom.
Venant de derrière les buissons, les combattants rampaient vers la rivière des gamelles à la main. De toute la journée, ils n’avaient pu en approcher. Personne n’avait bu. Tout le monde connaissait déjà la terrible consigne. Presque tous considéraient cette nuit comme la dernière.
« Embrasse-moi », dit Olga Viatcheslavovna avec une douce tristesse. Il posa la gamelle par terre, l’attira par les épaules – sa casquette tomba, ses yeux se fermèrent – et il commença à embrasser ses yeux, ses joues, sa bouche.
« Je me serais bien marié avec toi, Olia, mais pas à présent, comprends-tu… »
Les attaques nocturnes avaient été repoussées. Les Blancs avaient fortifié le pont et, à son extrémité, ils avaient mis du fil de fer barbelé. Ils l’avaient mitraillé sur toute sa longueur. Un matin gris se leva sur la rivière brumeuses et sur les champs humides. Sur les deux rives, les mottes de terre volaient sans cesse, pareilles à d’énormes buissons noirs. L’air sifflait, hurlait, les shrapnels éclataient en nuages compacts. Le vacarme assourdissait les soldas. Une multitude de corps jonchait les abords du pont. Tous avait été vain. Les hommes n’étaient plus en état d’affronter le feu des mitrailleuses.
Alors, derrière l’exhaussement de la voie de chemin de fer, huit cavaliers communistes se réunirent sous le drapeau du régiment. Tout déchiré, tout criblé de balles, il paraissait couleur de sang dans la lumière de l’aube. Deux escadrons enfourchèrent leur monture. Le commandant du régiment dit:
« Il faut mourir camarades. »
Et au pas, il vint se ranger sous le drapeau. Le huitième était Dimitri Vassiliévitch. Ils mirent leurs sabres au clair, enfoncèrent les éperons, et l’élancèrent au galops sur les planches résonnantes du pont.
Olga Viatcheslavovna regardait: le cheval de l’un d’eux s’écroula sur le parapet, et, lui et son cavalier, tombèrent d’une hauteur de dix mètres dans la rivière. Sept d’entre eux atteignirent le milieu du pont. Un autre encore, comme frappé de sommeil, tomba de sa selle. Les premiers, parvenus au bout du pont, brisèrent de leurs sabres le fil de fer barbelé. Le porte-drapeau, un grand gaillard, chancela, le drapeau se pencha, Emilianov le saisit, le remit droit, et aussitôt son cheval s’affaissa.
Les balles sifflaient avec fureur. Olga Viatcheslavovna galopait sur les planches disjointes au-dessus de l’abîme. Derrière elle, les traverses métalliques du pont se mirent à trembler et cent cinquante gosiers hurlèrent. Dimitri Vassiliévitch se tenait debout, les jambes écartées, tenant droit devant lui de drapeau; son visage était blême, un filet de sang coulait lentement de sa bouche grande ouverte. En passant au galop, Olga Viatcheslavovna lui arracha le drapeau. Il marcha en titubant vers le parapet, s’assit par terre. Devant lui filaient les escadrons, des crinières, des dos penchés, des sabres scintillants.
Tout le monde passait de l’autre côté du pont, l’ennemi s’enfuyait, les canons s’étaient tus. Longtemps encore, au-dessus du torrent de lave des cavaliers, le drapeau en lambeaux flotta sur la plaine, puis disparut derrière les saules d’un village. Un jeune soldat de l’Armée Rouge, au visage rond comme la lune, s’en était emparé, galopait en frappant son cheval de ses talons nus et brandissait la hampe en criant:
« A l’assaut, à l’assaut, renversons-les!… »
On ramassa Olga Viatcheslavovna dans les champs, sans connaissance, assommée par sa chute et blessée grièvement à la hanche. Les camarades de l’escadron la plaignaient fort et ne savaient comment lui annoncer la mort d’Emilianov. On envoya une députation chez le commandant du régiment afin d’obtenir une récompense pour Zotova. On réfléchit longuement de quelle façon la récompenser. Un porte-cigarettes? Elle ne fumait pas. Une montre? Ce n’était pas affaire de femme. Enfin, on dénicha dans le sac d’un cavalier une broche en or fin, représentant une flèche et un coeur. Le commandant consentis à accorder cette récompense, mais dans son ordre écrit, il émit cette réserve: « Zotova est gratifiée pour son exploit, d’une broche en or où figure une flèche, mais le coeur, en tant qu’emblème bourgeois, est à enlever… »







Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.