Pêle-mêle

20 mai 2011

Je me suiciderai par jalousie *

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

16 décembre 1862.

« Je crois qu’un beau jour, je me suiciderai par jalousie. « Amoureux comme je ne l’ai jamais été ! » Et de qui ? D’une grosse baba, d’une femme vulgaire, à la peau blanche(3). C’est affreux ! La vue du poignard et du fusil m’a soulagée. Un coup, c’est si facile. Tant qu’il n’y a pas d’enfant. Et dire que cette femme est là, à quelques pas de chez nous ! Je deviens folle tout simplement. Je vais faire une promenade en voiture. Peut-être vais-je la rencontrer ? Comme il l’a aimée. Si je pouvais brûler son journal et son passé !

Me voici revenue, c’est pis encore ! La tête me fait mal, je suis irritée et j’ai l’âme oppressée. Il faisait si bon dehors, je me sentais si libre ! J’avais envie de respirer, de penser, de vivre largement. La vie est si médiocre ! C’est difficile d’aimer, pourtant j’aime à en perdre le souffle et je donnerais mon âme, ma vie, pour que cet amour durât de part et d’autre autant que dureront nos existences. Comme il est petit et étroit le monde où je me meus, si j’en excepte Liovotchka. Réunir nos deux mondes en un seul est impossible. Liovotchka est si actif, si intelligent, si bien doué, et puis tout ce long passé en comparaison duquel le mien n’existe pour ainsi dire pas. Aujourd’hui, le départ pour Moscou me fait peur. Là-bas, je perdrai encore en importance à ses yeux. Je sens que, si j’ai un avenir devant moi, la seule existence qui me puisse satisfaire est celle que je me créerai moi-même ici, à Iasnaïa Poliana, sans personne autre que la famille. J’ai lu le commencement de son œuvre. Partout où il est question d’amour, de femmes, j’éprouve un sentiment si pénible, un tel dégoût, que je serais capable de tout brûler. Que rien ne me rappelle son passé ! Je n’aurais pas pitié de son œuvre car la jalousie m’a rendue terriblement égoïste. Si je pouvais le tuer et créer un autre être en tout semblable à lui, je l’aurais fait avec plaisir. »

3. Aksinia Anikova, une paysanne de Iasnaïa Poliana qui avait été la maîtresse de Léon Nikolaïévitch avant le mariage de celui-ci.

Sophie Tolstoï

Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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