Pêle-mêle

3 août 2011

« Evguénie Sokolov »(2) S. Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Stolfzer le présenta à quelques jolies femmes qui l’agacèrent profondément pour la bêtise de leurs propos pseudo-analytique et à qui, après une prompte volte-face, il pétait aussitôt à la leur, et ses bulles, dont la puanteur était en partie dénaturée par les parfums que dégageaient ces créatures, leur éclataient au nez, se mélangeant à celles acidulées qu’exhalaient leurs coupes de champagne.

Un tel aplomb, une telle arrogance ne pouvaient que les séduire quand l’une d’elle, s’étant trouvée mal, mais était-ce de mes odeurs ou de la chaleur ambiante, décrocha en tombant l’une de mes eaux-fortes dont la vitre fragile en percutant le sol se brisa net et lui creva l’œil gauche.

L’affaire fut habilement montée en épingle par mon marchand dont l’assurance ostentatoire et personnelle ainsi que celle de la Lloyd’s n’étaient point négligeables, qui nous obtint la une de quelques journaux à forts tirages, lesquels donnèrent de l’incident une version spectaculaire et de Sokolov une image photographique des plus avantageuses.

Les jours suivants, les critiques parlèrent d’hyper-abstraction, d’insistance stylistique, de mysticisme formel, de certitude mathématique, de tension philosophique, d’eurythmie rare, de lyrisme hypothético-déductif, certains autres de mystification, de bluff et de caca. Trente-quatre de mes œuvres furent vendues en quinze jours, la plupart à des Américains, des Allemands et des Japonais, l’une d’elle partit à la St Thomas University Collection à Houston, une autre au Bayerische Staatsgemäldesammlungen de Munich, et ma cote monta telle la balle d’un MAS trente-six, manufacture d’armes de Saint-Etienne, dont la hausse aurait été réglée à douze cents et le cran de mire braqué au zénith. 

Cette brutale notoriété attira chez moi de jeunes éphèbes délicats comme des fleurs d’avril, pantelants de désirs coupables et contenus, aussi des femmes avides et passionnées qui m’invitaient à des soirées où mon chien alibi si souvent me sauvait la face que par gratitude je le gavais de friandises diverses, drops, bonbons anglais, fondants, si bien qu’il prit quelques rondeurs et se mit lui-même à péter pour de bon, et ce n’est que lorsque nous allions dans les night-clubs que je laissais Mazeppa dans la voiture, car j’y pouvais venter tout à mon aise tant les instruments électronique à basses fréquences y étaient diffusés avec force. Il va sans dire que j’évitais les premières théâtrales et d’opéras où l’on n’admet jamais les chiens. (*)

C’est à peu près vers cette époque que commencèrent mes premiers saignements, dus sans doute à des stations assises prolongées.

Cette année-là Stolfzer vendit cent une de mes œuvres, quatre-vingt-trois dessins et eaux-fortes de la série des gazogrammes, et dix-huit peintures dont une à l’Institut of Arts de Detroit, deux au Moderna Museet de Stockholm, une au Marlborogh Fine Art de Londres, une encore à l’Art Museum Ateneum d’Helsinki, et un triptyque enfin à la Staatsgalerie de Stuttgart. Dans le même temps, il m’obtint une exposition à la Galleria Galatea de Turin, une autre à Bruxelles au Crédit Communal de Belgique, et une dernière à l’University Art Museum de Berkeley.

J’eus de nombreuses idylles avec l’un et l’autre sexe car, soit pas égoïsme soit par peur de voir mon secret mis à jour, je ne voulais point m’attacher. J’acquis ainsi la réputation d’un séducteur inconstant, désinvolte et cynique, mais las d’œuvrer sur des partenaires moyennement réceptifs à mes soins, ou atteints d’anaphrodisie sodomique, Evguénie, pas par là, salaud, j’en vins à trouver plus de satisfaction auprès des call-girls et boys qui s’inquiétaient de mon plaisir sans que j’eusse à me préoccuper du leur, poules grasses et gitons imberbes que je prenais parfois en groupe par un besoin, ma sensibilité s’étant vite émoussée, de caresses de mains aux doigts surnuméraires.

Quant à mon expérience homosexuelle passive, elle s’avéra pour moi de si peu d’intérêt que dans les vingt secondes qui suivirent son entrée, j’expulsai tel un lance-roquette le membre inquisiteur d’un pet magistral et définitif.

J’avais pour véhicule en cette période de dandysme venteux une Bentley six et demi litre saloon noire et acier carrossée par Harrison au début du siècle dont je laissais la conduite à mon valet, lequel était isolé de mes émanations par une vitre intérieure, car je faisais en sorte que celui-ci ignorât mon mal, et l’accès de mon opisthodome lui étant interdit quand j’émettais mes gaz, jamais il ne soupçonna l’usage que j’en fis.

C’était par ailleurs un garçon assez simple, un Vendredi craintif apparemment sexué, qui de temps à autre sortait de son mutisme pour m’entretenir en des discours amphigouriques de magie africaine et de métamorphoses.

Je lui faisais parfois arrêter la voiture devant les portes à tambour de quelque palace décadent où je prenais une suite pour la nuit. J’allais d’abord errer dans les halls déserts en y faisant gronder mes tumultueux orages sous les chapiteaux corinthiens et ioniques ou, m’asseyant au bar, je m’enivrais de cocktails anciens, Lady of the lake, Baltimore Agg Nogg, Too Too, Winnipeg, Squash, Horse’s Neck, Tango Interval, White Capsule, Corpse Reviver, et mon préfére, Monna Vanna et Miss Duncan, dans un petit verre, flûte, verser doucement sans mélanger en parties égales Cherry Brandy et Curaçao vert, puis titubant d’alcool et de sucre je m’allais adosser à la paroi de l’ascenseur, en fixant d’un œil glauque les chiffres des étages.

Je me devais par contrat de donner chaque mois à Stolfzer quinze dessins, eaux-fortes ou peintures que celui-ci gardait pour la plupart dans ses greniers dans un but spéculatif, or un matin que j’en étais à ma troisième esquisse, la mains sur le papier en attendant les gaz, une légère inquiétude me vint qui bientôt fit place à l’angoisse, car pas le moindre khamsin ne le moindre aquilon ne voulaient sortir de moi-même. Seul un souffle silencieux ténu comme un soupir parvint au crépuscule à se glisser hors de mon fondement, mais qui ne fit pas osciller ma main d’un cheveu. Et ce fut ainsi le lendemain et les jours qui suivirent, quelques rares siroccos, pas un seul pet tonnant, tant et si bien que la veille de l’échéance je n’avais que ces trois ébauches à donner au marchand. Je lui demandai donc un délai qui ne me fut hélas d’aucun bénéfice. C’est alors que je me décidai à exécuter mes gazogrammes avec le seul recours de ma dextérité manuelle. Ce travail acharné me pris la journée et une partie de la nuit, mais à peine Stolfzer eut-il jeté les yeux sur mes tracés qu’il fronça les sourcils et, après quelques dénégations de la tête, déclara d’une voix sèche avant de claquer la porte que cela ne valait pas un pet de lapin, formule qui me fit hoqueter d’un rire désespéré avant de me plonger dans le profond abattement. Ainsi avais-je abandonné Crepitus Ventris, l’homme à réaction qui m’avait fait vivre inconnu si longtemps, et voici qu’à présent célèbre, j’étais à la merci de mes caprices intestinaux. Deux jours plus tard, je fus réveillé par un vent d’une intensité telle qu’il fit peur à mon chien. Je passai rapidement un peignoir et courus à mon chevalet. Une aube sublime commençait à poindre, le silence était total. Il dura hélas tout le jour et ce n’est que lorsque le ciel s’obscurcit que je quittai mon siège trépidométrique, mais à peine avais-je été debout qu’un autre pet-grenade vint éclater sous moi. Ce manque total de synchronisme et le grotesque de cette situation me mirent les nerfs à nu. Après avoir pensé un instant m’insuffler dans l’anus de l’air à l’aide d’une pompe à vélocipède, je résolus de faire l’acquisition de traités médicaux qui devaient m’instruire de mon mal et m’aider, non pas bien sûr à le guérir, mais à le cultiver.

Je réussis à me procurer les notes de W.C. Alvarez, Hysterical type of non gaseous abdominal bloating, A.F. Esbenkirk, Le volume et la composition des gaz coliques chez l’homme, A. Lambling et L. Truffert, La composition actuelle des gaz intestinaux, étude de leur limite d’explosibilité dans leur mélange avec l’air, J. Rachet, A. Busson, Ch. Debray, Maladies de l’intestin et du péritoine, A. Mathieu et J.C. Roux, Maladies de l’appareil digestif, notes de clinique et de thérapeutique, J.C. Roux et F. Moutier, Le météorisme en pathologie gastro-intestinale, A.R. Prévot, La question des gaz intestinaux, Problème de bactériologie, ses inconnues, A. Oppenheimer, Concerning action of post pituitary extracts upon gaz in intestines, et me plongeai dans leur étude.

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(à suivre…)

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