Pêle-mêle

10 août 2011

« Evguénie Sokolov »(5) S.Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Lassé de voir le monde, il m’arrivait cependant de sortir de mon atelier pour m’aller sustenter dans les restaurants à la mode où, pour tuer le temps que prenait ma commande, je chronométrais mentalement celui que passaient les femmes aux toilettes, deux minutes émission d’urine, deux trente émission de poudre et carmins, passé ce laps il me semblait flagrant que l’affaire était plus sérieuse, ensuite d’un œil aussi placide que celui de mon chien je jugeais du degré de leur gêne, inversement proportionnelle aux secondes écoulées, restaurants où mes choix préférentiels allaient aux volatiles, ortolans, alouettes, grives, perdreaux, palombes, gélinottes, lagopèdes, tétras, halbrans, faisans et bécassines, posés sur quelque lit de chou braisé ou purée de haricots jaunes, rouges, beurre ou de Soissons. Quant aux fromages, j’ignorais les double-crèmes, Sarah, chester, cheddar, stilton et hollande gouda dont je jugeais le bouquet trop subtil, au profit de la cancoilotte, du géromé, du munster, de la boulette d’Avesnes, du livarot et du maroilles aux vapeurs ammoniacales, du fromage corse de la région de Niolo, et du vieux Lille dit aussi puant macéré; et je dois dire qu’entre ces pourritures carnées et lactées, mes havanes mes gaz et mes voisins immédiats s’établissait vite un contact rendu encore plus intolérable par mon mutisme flegmatique et mon imperturbabilité faciale.

Or, un soir j’attaquais une grouse en décomposition avancée, à peine venais-je de réclamer des mosers, lâcher les gaz par le fondement était une chose, les donner en renvois ou rot dus au champagne en étant une autre trop commune à mon sens, me parvinrent par la droite des détonations en cascades dont la source ne pouvait certainement provenir de mon chien que j’avais à mon pied gauche. Cela venait en chapelets comme de sous la queue d’un cheval au petit trot, et la fétidité dégagée rappelait elle-même le fumet que précède la sortie du crottin. Le souper-émetteur, qui broyait du homard en solitaire, était un homme d’une cinquantaine d’années, visage osseux, d’une extrême élégance, avec qui j’engageai instantanément les hostilités, et après un tir nourri d’artillerie en prologue, suivi de sa part de salves de mitrailleuse lourde et d’éclats de grenades offensives de la mienne, les tirs de barrages devinrent sporadiques, les deux stratèges décidèrent d’un armistice et nous passâmes aux négociations par voie orale. J’appris ainsi que mon homologue s’appelait Arnold Krupp, qu’il était chirurgien de son état, collectionneur de toiles et gravures de maîtres contemporains de surcroît, et avait entre autres en sa possession deux Klee, trois Picabia et neuf Sokolov. Quant à moi, ne jugeant point à propos de lui révéler mon identité, peut-être pour m’éviter un nouvel exposé, je veux dire le sien, de l’aventure hyperabstraite, je lui présentai Mazeppa, puis me rasseyant j’écrasai et crevai un coussin d’air vicié. Au café, nous en vînmes cependant à parler de Dada. Les surréalistes n’étaient pas loin, ils vinrent aux liqueurs et les hyperabstraits aux cigares que nous eûmes toutefois quelque peine à allumer dans la tempête de nos vents réciproques. Je pense, ma lança Krupp, que deux de mes Sokolov sont des faux. De vulgaires électrocardiogrammes, précisa-t-il en me fixant d’un regard oxydé par l’alcool. J’eus un sourire à la gentiane. Docteur, vous avez en votre possession les gazogrammes cent un et cent deux, les seuls que Sokolov ait réalisés sur le ruban de papier qu’utilisent les médecins cardiologues. Cent un et cent deux, s’exclama Arnold Krupp, exact…exact! Je suppose cher ami que vous êtes un…Moi, lui rétorquai-je en prenant congé, je me déguise en homme pour n’être rien, Picabia, Jésus-Christ Rastaquouère. J’acceptai néanmoins la carte de visite qu’il me tendait de manière si impérativement cordiale tout en me demandant comment les flatulences dont s’enorgueillissait ce répugnant amateur d’art ne lui faisaient pas dévier son scalpel lors d’interventions délicates.

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(à suivre…)

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