Apocalypse est pour demain (17)
Beaucoup de gens avaient été choqués lorsqu’on avait introduit les jeux de hasard dans la guerre. Ils préféraient l’ancienne formule où le destin des armées était confié aux militaires de carrière, ce qui ne décevait jamais et faisait bien évidemment beaucoup plus de morts parmi les civils. Mais peu à peu la chose était entrée dans les moeurs.
Après tout, les destructions arbitraires provoquées par les jeux n’étaient pas plus singulières qu’autre chose. Toute nouvelle société voit fleurir les réformes, et celles-ci étaient nombreuses, dans tous les domaines.
Par exemple, l’introduction de la chiromancie dans les cours de justice.
Cela méritait d’être cité : au cours des jugements les présidents des tribunaux, qui ne savaient plus comment faire pour envoyer les gens à l’échafaud, avaient pris l’habitude de faire lire les lignes de la main des prévenus.
Ceux qui avaient une ligne de chance réduite, et une ligne de vie très courte, étaient immédiatement décapités. Ceux qui avaient une croix sur le mont de Mercure étaient crucifiés. Ceux qui avaient une étoile sur le mont de Vénus, déportés, et ainsi de suite.
Tout cela faisait gagner du temps.
Toute la nuit, le général américain et le général francophone se poursuivirent à la lueur des projecteurs, sur la piste du jeu de l’oie.
Une véritable hécatombe avait eu lieu de part et d’autre, mais sans que cela soit vraiment passionnant. Le hasard avait voulu que les combattants n’atterrissent jamais sur les cases intéressantes.
Ainsi, il n’y avait pas eu d’officiers empalés, ni d’enfants de troupe déchiquetés, ni d’auxiliaires féminines de l’armée de l’air obligées de grimper sur les épaules les unes des autres pour être décapitées par les pales des hélicoptères.
Les cases «ablation du bras», «ventre ouvert», «crâne découpé» étaient restées désespérément vides. Une guerre médiocre, en vérité.
Il ne restait plus que quatre cases sur le parcours, et c’était au tour du général français.
Les chutistes sautèrent et indiquèrent les chiffres 3 et 1. Le général français avança 1-2-3-1.
Il terminait son parcours le premier et encore une fois, malheureusement, nous gagnions.
Le général français ôta sa vareuse et commença à se faire hara-kiri tandis que les drapeaux francophones étaient mis en berne.
La méthode hara-kiri, qui servait toujours de clôture aux batailles, avait été empruntée à de vieilles coutumes japonaises. Elle donnait toujours un certain cachet à la résolution des conflits.
À la sortie de l’École supérieure de guerre, les généraux passaient un mois dans un hôpital militaire. On leur fendait la peau du ventre sur toute la longueur et on refermait à l’aide d’une LÉGION ÉCLAIR. La LÉGION ÉCLAIR n’était pas autre chose que le grand cordon de la Légion d’honneur muni d’une fermeture ÉCLAIR. Lorsque les généraux connaissaient la honte d’être vainqueurs, ce qui ne permettait pas à leur pays de subir de salvatrices destructions, ils se faisaient hara-kiri en arrachant leur Légion d’honneur, ce qui leur rouvrait le ventre.
Le général français commença sa lente agonie, tandis qu’on jouait l’hymne francophone.
Les spectateurs partirent lentement. Je me joignis au cortège.
Je n’étais pas mort à la guerre. Il me fallait donc remplir un certain nombre de formalités et, notamment, me rendre chez les contrôleurs de chance.
Tout individu qui échappait à la mort après une guerre devait être examiné par des spécialistes qui cherchaient à déterminer les raisons de sa chance. Les statisticiens pensaient en effet que les facteurs de chance étaient de gros dangers pour la société et qu’ils devaient être combattus.
Par exemple, si les natifs du Scorpion ou du Verseau mouraient plus vieux que les autres, ce qui risquait d’encombrer les rues, on s’arrangeait pour que les enfants naissent le mois d’après sous un autre signe pour lequel on avait établi qu’on mourait plus jeune.
En contrôlant ainsi l’influence des signes du zodiaque, on pouvait faire naître des générations entières sous un signe défavorable et l’on était assuré de les voir disparaître rapidement.
Les contrôleurs de chance étaient redoutables. On connaissait peu de choses sur eux, mais on savait qu’en imaginant le pire, on était au-dessous de la vérité. Ils vivaient dans un univers de fer, de feu, de sang, de potences, de guillotines, de gaz, de pics, de pals, d’entonnoirs, d’acides, de fosses, de hachoirs, de couperets, plus un certain nombre d’autres choses assez désagréables.
Le seul avantage que je pouvais trouver à ma situation était que je n’avais plus à me rendre en ville, au milieu des dangers de la circulation.
Je n’avais plus non plus à me préoccuper de mon travail.
Je me joignis à la file des survivants et me dirigeai vers le centre de contrôle de la chance.
J’arrivai devant l’immeuble des contrôleurs de chance, franchis le grand porche et suivis un long tunnel. Je n’avais jamais eu à affronter les contrôleurs, mais je savais que mille pièges me seraient tendus et qu’il me faudrait subir quantité d’épreuves avant de les rencontrer. Car les contrôleurs de chance ne s’intéressaient, pour leurs statistiques, qu’aux survivants tenaces et, jusqu’à la dernière minute, tentaient de les abattre.
Le tunnel n’était pas éclairé.
Écarquillant les yeux, je tentai de distinguer s’il n’y avait pas quelque fosse, quelque mâchoire de fer, ou autre système prêt à me hacher, me broyer, me mâcher.
(Retour 16)








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