Apocalypse est pour demain (19)
En bas de la piste, il y avait une fosse au fond de laquelle je pus distinguer une sorte de moulinette géante.
Je pensai que c’en était fini du conducteur.
Après avoir rebondi dans tous les sens, la voiture se précipitait vers la fosse. La fosse horrible, la fosse effrayante, la fosse terrible où attendait, comme une araignée au centre de sa toile, la moulinette géante qui l’allait broyer.
Non! Car le véhicule roula sur une plaque «good luck». Deux flippers se déclenchèrent et le renvoyèrent au centre du terrain, tandis que le totalisateur enregistrait cent points.
Décidément, ce conducteur avait lui aussi de la chance. J’étais pris par le suspense extraordinaire qui se dégageait de ce combat entre l’Homme et le Hasard pur. Car il s’agissait bien de hasard. Les mouvements désordonnés imposés à la voiture par les ressorts des plots, et le sol huileux, lui interdisaient absolument de modifier sa course.
La voiture redescendait maintenant vers la fosse. Une énorme colonne se dressait au centre de la piste. Fasciné par la chance insolente de ce conducteur, je regardais comment il allait pouvoir l’éviter.
L’automobile heurta de plein fouet la colonne et la tête du chanceux fut précipitée dans le pare-brise. Je ne sais ce qui éclata en premier, le parebrise ou la tête. Toujours est-il que l’inscription TILT s’alluma sur le tableau totalisateur, tandis que toutes les autres lumières s’éteignaient.
Un des flippers s’allongea et balaya le véhicule accidenté vers la fosse et sa moulinette.
Le panneau mural se ralluma. Le compteur se remit à zéro.
Je sentis le sol bouger sous moi et ma voiture fut dirigée vers le couloir de départ. Je n’avais rien d’autre à faire qu’à me cramponner au volant pour que ma tête ne heurte pas l’habitacle. Quelques secondes s’écoulèrent, puis je sentis qu’une poussée colossale me précipitait en avant. Tout se mit à tourbillonner, à tournoyer. Des éclairs jaillirent de partout et je dérapai dans tous les sens.
Par réflexe, je tentai de redresser ma voiture à l’instant où j’allais être précipité de plein fouet contre une paroi de pointes acérées. Les pointes faisaient plus de 2 mètres et je ne pouvais pas ne pas être embroché.
À la dernière seconde, peut-être parce que je m’étais beaucoup agité, ma voiture réussit à se redresser. Les pointes ne firent qu’effleurer la carrosserie.
Mais ma course se poursuivit. Je rebondis plusieurs fois sur les plots.
Je ne savais plus où j’étais. J’étais mal. J’avais mal au coeur – où étais-je? – peut-être en haut du billard géant, ou au centre, ou en bas, non surtout pas en bas, pas en bas, où se trouvait la fosse broyeuse, où je ne devais pas tomber !
Soudain, dans une éclaircie, peut-être parce que mon véhicule avait été immobilisé quelques instants par une secousse plus forte, j’aperçus le couloir du départ. Et je vis qu’une énorme bille d’acier de 2 mètres de diamètre venait de prendre place devant le ressort. Les contrôleurs de chance, qui m’observaient sans doute, voulaient ajouter des difficultés à mon épreuve et ma course allait se poursuivre avec un adversaire de plus.
La bille d’acier fut lancée avec une force invraisemblable. Je savais qu’elle allait rebondir quelque temps en haut du billard, puis redescendre. Si je la rencontrais, elle m’écraserait. Il fallait à tout prix éviter cela.
Je distinguai tout à coup le cercle lumineux GOOD LUCK. Il avait été bon pour le conducteur qui m’avait précédé et lui avait prolongé la vie quelques instants mais, pour moi, c’était très mauvais.
Si je roulais dessus, les flippers lumineux me renverraient vers la bille.
Je tentai de freiner, fis deux ou trois tête-à-queue et me retrouvai en plein centre du billard, face à un couloir se terminant par un Y.
À gauche, un énorme massicot. À droite, un colossal marteau-pilon.
Cette fois-ci, j’étais perdu. Au centre se trouvait une sorte de cocarde tricolore. De toute façon, je n’avais rien à perdre.
Je corrigeai ma course et mon capot s’enfonça dans la cible. Tout sembla se pétrifier autour de moi. Puis une musique assourdissante retentit. C’était l’hymne francophone : « Qu’un sang impur abreuve nos pare-chocs. »
Au centre de la cible, qui s’écartait lentement, une large ouverture apparut.
Ma voiture fut entraînée vers l’avant. Elle piqua du nez et descendit une pente. Je devais être soutenu par une sorte de plot magnétique, car aucune de mes commandes, freins, volant, ne m’était du moindre secours.
Au bout de quelques instants, je me retrouvai dans une immense salle.
Tout d’abord, je ne distinguai pas très bien, puis je vis qu’il s’agissait d’une sorte de laboratoire.
Des hommes, vêtus de blouses blanches, circulaient un peu partout sur des fauteuils roulants. Dans le dos, ils portaient – brodé – un énorme insigne représentant une tête au crâne ouvert avec une voiture enfoncée dans l’oeil. Au centre, dans un fauteuil roulant plus élevé que les autres, un individu était assis devant un pupitre couvert de cadrans, de compteurs et d’une multitude d’écrans de télévision. Ce devait être le chef.
Il avait un ventre démesuré et de petites jambes courtes et grêles qui pendaient de son siège. De ses oreilles sortaient des fils, reliés à une sorte de batterie électrique fixée sur sa poitrine.
Je regardai les autres personnages qui se déplaçaient en fauteuil roulant.
Ils avaient tous la même conformation physique.
Tout à coup, une voix résonna :
«Vous avez vraiment de la chance, monsieur Robin Cruzo. »
Je ne répondis rien, ne sachant d’où venait la voix qui poursuivit:
«Un seul être sur un million réussit à pénétrer dans le centre des contrôleurs de chance. Nous allons vous examiner, afin de savoir pourquoi vous ne mourez pas, malgré nos efforts. Présentez-vous au poste numéro 1.»
Je jetai un regard circulaire et aperçus le poste numéro 1. C’était une sorte de pont de graissage devant lequel un homme à gros ventre et petites jambes était assis.
Je roulai vers lui. À nouveau la voix retentit:
« Prenez place sur le pont d’examen. »
Je fis ce qu’on me demandait. Ma voiture fut soulevée et l’homme aux petites jambes, toujours dans son fauteuil roulant, commença à tourner autour. Il prenait des notes. Je l’entendis murmurer :
« La voiture est sortie d’usine un 27 avril. Influencé par Uranus, le carré moteur était en opposition avec le sextuel carrosserie de Saturne. »
(Retour 18)








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