Apocalypse est pour demain (22)
Évidemment, rares étaient ceux qui décidaient délibérément de faire grève dans ces conditions, sauf s’ils étaient véritablement écoeurés. Et seules des injustices flagrantes pouvaient les réduire à cette extrémité.
L’injustice la plus évidente étant celle qui consistait à ne pas exécuter un conducteur ayant violé le code, on avait mis au point cette formule de la déportation qui semblait contenter le peuple.
Les déportés circulaient à l’intérieur du camp, dans des voitures à rayures blanches et bleues, et leur numéro minéralogique était inscrit sur une étiquette géante fixée sur le toit. Ainsi, personne ne pouvait connaître leur identité sauf les représentants de l’autorité qui surveillaient les voitures du haut des miradors.
Une caméra, placée en haut d’une tour, me permettait de suivre les évolutions des conducteurs déportés et, au bout de quelques instants, j’en repérai un qui me semblait avoir plus de chance que les autres. Les voitures tournaient en rond, au centre d’une piste de cirque. D’abord il fallait bien occuper les déportés, ensuite en détruire de temps en temps, car – comme partout – le manque de place était le plus grand problème.
On avait donc adopté un système directement inspiré du jeu des anneaux des anciens manèges d’enfants. Autrefois, à l’époque de la civilisation pré-automobile, les enfants montaient sur des chevaux de bois et, à l’aide d’une sorte de broche, tentaient d’attraper des anneaux pendus sur un côté du manège. Le procédé utilisé ici était le même, quelque peu modifié cependant.
Les conducteurs que j’observais devaient ouvrir leurs glaces, et la piste était entourée d’une muraille circulaire. De 2 mètres en 2 mètres d’immenses broches d’acier, poussées par des ressorts, sortaient du mur et transperçaient les voitures, comme des épingles les papillons. La broche acérée pouvait passer au-dessus du capot, au-dessus de la malle arrière, ou au travers des glaces. Lorsqu’elle traversait la glace avant, le conducteur était évidemment embroché. À moins qu’il ne réussisse à sortir son torse
par la portière gauche, là où la broche ne pouvait l’atteindre. Mais dans le centre de la piste étaient plantées des potences, d’où pendaient des nœuds coulants en fil de fer barbelé, qui pouvaient à tout moment lui encercler le cou et l’étrangler.
Généralement, aucun conducteur ne pouvait faire plus de dix tours sans être étranglé ou embroché. Sauf celui que je suivis pendant une bonne heure, et qui réussit à tenir quarante-deux tours.
Je pensai qu’il avait une chance formidable et allais relever son numéro lorsque je le vis s’affaisser sur son siège. CRISE CARDIAQUE! Due au surmenage sans doute. Un peu déçu, je cherchai un écran qui présentât plus d’intérêt mais, décidément, tout était banal. Les gens circulaient, roulaient, tuaient ou étaient tués. Le train-train.
Et puis, il n’y avait rien de nouveau pour moi. Tous les systèmes destructeurs utilisés dans la rue, je les avais vus fonctionner, pour avoir dû les éviter bien souvent avant d’être admis dans le laboratoire des Élus.
Mais, au fait, je ne connaissais rien de ce laboratoire. Et puisque j’en faisais partie, je décidai d’en faire le tour. A priori, rien ne m’interdisait de circuler.
Je me déplaçai donc, en fauteuil roulant.
Au-dessus d’une porte, un écriteau SERVICE DE LA RECHERCHE attira mon attention. Je décidai d’entrer.
À peine eus-je poussé la porte que des hurlements effroyables me vrillèrent les tympans. Un concert de gémissements, de râles, de cris d’agonie insoutenables fit que je restai pétrifié quelques secondes. Devant moi, un homme à gros ventre passa. Il portait une sorte de casque, avec des écouteurs sur les oreilles. Il me désigna le mur, et je vis que des casques semblables y étaient accrochés, à l’intention des visiteurs sans doute.
J’en posai un sur ma tête. Non seulement je cessai d’entendre les hurlements de douleur, mais une musique très douce me fut distillée. Libéré de cette impression de malaise que venait de provoquer en moi l’audition désagréable de ces cris de souffrance, je cherchai d’où ils provenaient et je compris pourquoi l’écriteau qui m’avait incité à entrer portait l’inscription :
SERVICE DE LA RECHERCHE. On recherchait ici les moyens d’exterminer les conducteurs. C’était donc en ces lieux qu’étaient nés les incroyables gadgets qui faisaient chaque jour des milliers de morts.
La salle était divisée en petits compartiments. Dans chacun d’eux des hommes à gros ventre s’agitaient. Contre les murs des hommes et des femmes étaient enchaînés. Je m’étais toujours demandé où passaient ceux dont les voitures tombaient dans des fosses, ceux que les grues saisissaient vivants dans les rues. La réponse était sous mes yeux. Ils finissaient leur vie ici, comme cobayes.
Je m’approchai du premier compartiment. Un Élu était en train d’essayer un appareil composé d’une paire de jumelles et d’un certain nombre de compteurs. Il s’approcha d’un conducteur immobilisé dans un carcan, posa les jumelles sur les yeux dudit conducteur, et regarda par l’autre bout.
Cela n’avait rien d’étonnant. Je savais que la police procédait souvent, dans les rues, à des contrôles de la vue. Ceux qui n’avaient pas dix dixièmes à chaque oeil étaient en principe abattus sur place.
Tout à coup, je vis le visage du conducteur exprimer une souffrance épouvantable. Sa bouche s’ouvrit démesurément. Je supposai qu’il était en train de hurler, mais mon casque diffusait une adorable musique du xviie et je ne pouvais entendre ses cris.
L’Élu retira ses jumelles et je vis que, de celles-ci, deux petites vrilles étaient sorties, qui venaient de pénétrer dans les yeux du conducteur, jusqu’à toucher son cerveau. D’ailleurs, celui-ci ne bougeait plus. L’Élu qui venait de se livrer à cette expérience me sourit. Il avait l’air content de lui.
C’était en effet un gadget admirable.
Au cours des examens de la vue ceux qui ne posséderaient pas dix dixièmes à chaque oeil seraient immédiatement supprimés par les jumelles introspectives de contrôle. Quel gain de temps !
J’abandonnai le premier compartiment et passai dans le second. J’avais beau m’attendre à un sale spectacle. Je fus quand même quelque peu secoué.
Une dizaine d’hommes étaient enchaînés sur une banquette. Ils avaient sans doute déjà été utilisés pour d’autres recherches, car ils étaient tous détériorés. Pas de nez, ou pas d’yeux, ou pas d’oreilles, visiblement, on était en train de les achever.
(Retour 21)







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