Pêle-mêle

15 février 2015

Apocalypse est pour demain (23)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Devant la banquette où étaient enchaînés les conducteurs-cobayes, un Élu poussa une plaque de verre qui les fit apparaître comme derrière une fenêtre. Il disposa ensuite derrière la vitre un réservoir sur lequel étaient fixés des tubes, qu’il dirigea face à la glace. Puis, il appuya sur un bouton.
Des tubes jaillit un liquide. En une fraction de seconde, le verre fut dissous et les visages des hommes aspergés.
Je vis leur chair se violacer, se tuméfier, se crevasser, et finalement leurs têtes explosèrent.
Je compris que l’Élu venait de mettre au point un liquide sournois, sorte d’acide que les pompistes pourraient verser dans les lave-glaces et qui, lorsque les automobilistes voudraient nettoyer leur pare-brise, dissoudrait le verre et rongerait leur tête. Encore un bon moyen pour détruire les gens?
Qu’y avait-il encore dans ce laboratoire?
Décidément, il commençait à m’intéresser.
Je passai devant un certain nombre de compartiments sans m’arrêter.
Les Élus n’y travaillaient que sur des maquettes. Il n’y avait aucun sujet vivant, pas le moindre homme cobaye. Donc, cela ne présentait guère d’intérêt.
Pourtant, une chose m’intriguait. Chaque fois que j’ôtais le casque qui diffusait une douce musique, j’entendais toujours ce concert de hurlements insoutenables, ces insupportables cris de souffrance qui m’avaient vrillé le cerveau lorsque j’avais pénétré dans la salle du service de la recherche.
Or, je ne voyais pas le moindre sujet torturé. Tout à coup, j’aperçus un Élu jouant de l’orgue. Je m’approchai. Et je compris. L’orgue était installé devant une vitrine qui donnait sur une salle ressemblant à un studio de radio. Dans ce studio, des automobilistes étaient parqués, enchaînés devant, et à des micros – un fil électrique sortait de leur col, et était directement relié à l’orgue. Ce fil était vraisemblablement enfoncé dans leur moelle épinière car, selon les notes sur lesquelles appuyait l’instrumentiste, de violentes secousses, comme des secousses épileptiques, les faisaient s’agiter en poussant des cris qu’on ne pouvait que très mal définir (inhumains
serait encore ce qui conviendrait le mieux). Des assistants ne cessaient de modifier l’ordre dans lequel étaient placés les conducteurs torturés. Sans doute parce que les cris avaient des sonorités différentes, et que l’Élu tentait ainsi d’organiser différentes combinaisons harmoniques.
Je soulevai légèrement mon casque. L’orchestration ne me parut pas mauvaise. Je pensai cependant que, compte tenu de la place que prenaient ceux qui les poussaient, les cris de souffrance n’offraient pas un gros avantage sur le son des tuyaux à orgue traditionnels.
Mais évidemment, même si les résultats sont longtemps décevants, la recherche a toujours son intérêt.
J’abandonnai l’orgue douloureux pour continuer ma visite.
Je fus bientôt devant un compartiment où un Élu, devant un volant, faisait évoluer sur une piste de petites voitures télécommandées. Les minuscules engins s’agitaient, roulaient en tous sens.
Je m’amusai un instant à contempler la manoeuvre dont je ne comprenais pas le sens.
Tout à coup, l’Élu appuya sur une manette et les minuscules voitures se mirent à sauter. Je compris alors ce qu’elles étaient en réalité. Elles avaient un capot pointu, qui pouvait s’ouvrir comme une mâchoire et j’aperçus de petites dents d’acier, acérées. Des rats ! Des rats mécaniques téléguidés !
Depuis longtemps, la pollution de l’air par les vapeurs d’essence avait pratiquement supprimé les rats. Supprimant du même coup les épidémies de peste et quantité de maladies; toutes ces bonnes choses qui, autrefois, exterminaient de larges colonies d’humains.
Les Élus venaient de réinventer le rat. Mais le rat solide, inattaquable, indestructible, obéissant, discipliné, puisque téléguidé. Le rat d’élite.
J’imaginai ce que pouvait donner un lâcher de tels engins dans les rues des villes. Ces rats mécaniques contiendraient sans doute des réservoirs à microbes, bactéries ou virus qui ne manqueraient pas de décimer les foules.
Sautant par les portières, ils tendraient leur petit cou d’acier, ouvriraient leurs petites mâchoires de métal pour crocheter la gorge des conducteurs.
Seigneur, qu’ils étaient donc jolis, les petits rats électroniques qui allaient contribuer à tuer, à exterminer ces chiens d’automobilistes, vermine infâme qu’il convenait d’écraser.
Je me rendis compte tout à coup qu’une haine atroce pour les conducteurs me submergeait. Une incoercible envie de les voir tous réduits en bouillie m’étreignait la gorge. Je haïssais les automobilistes, je haïssais les conducteurs de voiture.
Était-ce cela, la foi ?
Était-ce cela que réclamait le Grand Maître ?
Allais-je vraiment devenir un Élu?
(Retour 22)

→ A suivre

 

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