Apocalypse est pour demain (24)
Des vagues de haine montaient en moi et des vagues d’amour. Vagues d’amour pour ces Élus si calmes, si tranquilles, si sereins, qui ne cessaient de travailler à la destruction des automobilistes. Vagues de haine pour les conducteurs fous qui ne vivaient que pour leur voiture, et que par leur voiture.
Je me rendis compte brusquement que ni les pièges les plus atroces, ni l’exemple des morts les plus abominables, ni la perspective de périr dans les plus effroyables souffrances ne pouvaient empêcher les humains d’être devenus des centaures d’une espèce particulière: torse d’homme sur un corps d’automobile.
Il fallait, oui, il fallait les supprimer. C’est cela, sans doute qu’avaient compris les Élus.
Et c’est cela que prônait le Grand Maître.
Une envie folle de participer s’empara de moi. Je commençai à songer à tout ce que je pourrais inventer pour aider à la suppression de ce fléau à quatre roues. Des images naissaient dans ma tête… L’utilisation des carrefours, par exemple. On pouvait transformer les carrefours en volcans providentiels. J’échafaudais déjà le plan… Je rêvais la maquette…
Chaque carrefour pouvait s’ouvrir lorsque les voitures le traversaient…
Le sol pouvait se soulever… Par un système de contrepoids, une colline d’acier pouvait alors s’élever, faisant s’écraser les véhicules les uns sur les autres. Un pipe-line nourrissait alors au centre de cette colline de métal un long puits s’élevant vers le ciel. Et, en haut du puits, d’un sommet dressé vers les nues comme un défi, s’élançait d’un geyser de mort la lave en fusion, le fer, le soufre et le feu transformant le carrefour en Sodome des temps modernes, en Gomorrhe du présent automobile.
Ah, les cris d’effroi, de peur et de douleur ! Ah, les gestes d’épouvante et les rictus ultimes ! J’en rêvais…
J’en rêvais…
Je rêvais également d’inventer des animaux électroniques plus nocifs, plus sournois, plus efficaces que les rats.
Une vieille expression, prononcée autrefois par un chef militaire, ou un homme politique, dont le nom était oublié me revint en mémoire: LES SERPENTS DE LA PAGAILLE.
Les serpents de la pagaille, avec l’aide de la cybernétique, ne pourraient-ils devenir les serpents de la destruction.
Ne pouvait-on en lâcher des millions, mécaniques d’acier articulées, contenant des réservoirs de poison. Ne pouvait-on créer également des abeilles téléguidées, des guêpes de fer au dard creux distribuant dans force veines le curare foudroyant ou le cyanure définitif. Ne pouvait-on faire naître des dragons de métal, crachant des feux élaborés ou du napalm amélioré sur les voitures, les conducteurs, leurs compagnes, leurs enfants…
Oui, je voulais moi aussi, livrer le grand combat contre cette lèpre qu’étaient les automobilistes.
Mais comment agir? Comment faire connaître ma haine?
Je commençai à hurler à l’intention des Élus: «Élus, mes frères… je suis des vôtres… », mais personne ne bougea.
Les Élus portaient tous le casque qui les empêchait de subir les cris de souffrance des conducteurs-cobayes.
Tout à coup, je remarquai que des petites cabines étaient disposées à côté de chacun des compartiments de recherche du laboratoire. Je m’approchai, et vis une petite plaque au-dessus de la porte: «TÉLÉPHONE CERVICAL DE SUGGESTIONS.»
J’ouvris la porte. Un appareil étrange était posé sur une tablette. Cela ressemblait à un filet à cheveux comportant des électrodes. Sur la paroi, un panneau indiquait le mode d’emploi.
« Ce téléphone cérébral vous permet d’entrer en contact avec le Grand Maître. »
«Si vous voulez lui faire des suggestions, branchez les électrodes sur votre tête. Le Grand Maître vous entendra. »
Le Grand Maître… Je pouvais m’adresser à lui. Je pouvais savoir qui il était. Je n’avais qu’à brancher ces électrodes sur ma tête.
Je gardai longtemps les yeux fixés sur le téléphone cervical, n’osant m’en emparer.
Il s’agissait bien d’une sorte de filet à cheveux muni de papillotes étranges, terminées par de petites aiguilles très fines. Ces aiguilles – disait le panneau qui en indiquait l’emploi – devaient être fichées dans le cuir chevelu.
Il s’agissait donc d’électrodes d’un genre particulier qui permettaient d’entrer en contact direct avec le Grand Maître.
J’imaginais celui-ci dans une sorte de dispatching, araignée souveraine au centre d’une toile qui le reliait à tous les téléphones cervicaux du service de la recherche, et à bien d’autres peut-être.
Je me souvins qu’on avait tenté, autrefois, d’installer de tels téléphones dans les voitures. À l’époque où – toujours pour supprimer les automobilistes – les services préfectoraux (je savais maintenant que c’étaient les Élus, mes frères) avaient souhaité que toute intention de violer le code soit punie aussi fortement que tout viol véritable.
Des appareils avaient donc été greffés dans le cerveau de certains conducteurs. Lorsque ceux-ci pensaient «Je vais franchir la bande jaune», l’intention de franchir était enregistrée par les ordinateurs et les fautifs foudroyés. Mais l’installation de tels systèmes avait été jugée trop coûteuse et n’avait pas eu de suite.
Je me décidai enfin et posai le filet à électrodes sur ma tête. J’enfonçai les aiguilles dans ma peau et attendis. D’abord il ne se passa rien. Puis une onde extraordinaire me submergea.
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→ A suivre







Haro sur les automobilistes ! Pourquoi, ma sœur ? Ils ont écrasé ton chat ? T’en trouvera un autre. Ils se tuent ? C’est leur problème. On te dira, ma sœur, que les accidents mortels naissent dans l’inconscient (conduites suicidaires). Tu ne vas pas, quand même, les tuer une seconde fois avec des guêpes à dard mortel ? Tu m’écoutes ? Transformer les carrefours en supervolcans pour supercons ? Mais comme les automobilistes, ce projet ne tient pas la route !
On parle même de sodomiser les carrefours ! Je dis qu’en ce domaine, il y a mieux à faire. Suis mon regard ou …mon futal !
La solution ? Le grand maître l’a adopté ! Le scooter ! Le maître, y s’est jamais planté avec ! Même quand il allait planter en dehors de l’Élysée…
On va pas gémir sur les automobilistes qui se tuent, sans blague. Et si on s’occupait de leur victimes ? Comment supprimer les victimes ? Voilà une question qu’elle est bonne ! En leur achetant une bagnole, hé banane !