Pêle-mêle

1 mars 2015

Apocalypse est pour demain (25)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je ne pouvais définir de quoi il s’agissait. Cette onde était faite à la fois de haine, d’amour, de hargne, de musique, d’odeurs, de rogne, de sensations tactiles, de grogne. Comme c’était étrange !
Un autre cerveau semblait prendre possession de mon propre cerveau.
Peu à peu, je me sentis me transformer. J’eus l’impression de perdre le contrôle de mes membres inférieurs, puis de mon bassin, puis de mon torse, enfin de mes bras et de mon visage.
Je me sentais à la fois lourd, très lourd et très léger. Je reposais sur le sol, mais mes pieds étaient devenus ronds. Mes bras semblaient être plus larges… Ma poitrine enflait démesurément… Et mon coeur… Mon coeur se mit à battre plus fort… Très fort!
J’eus soudainement l’impression que mes yeux pouvaient percer l’obscurité de la nuit très loin, à 100, 200 mètres… Et je sentis que je pouvais courir… Non… Pas courir. Glisser. Non plus. Avancer vite, très très vite, en dépit de tout vent et de tout obstacle.
En même temps, je sentais que mon corps se vidait par endroits et se faisait réceptacle, cocon. J’avais presque besoin que l’on y pénétrât, qu’on s’y abandonnât, qu’on y dormît. Je me sentais devenir mère.
Mon coeur continuait à battre furieusement… Fort… Très fort… Toujours plus fort. Des battements courts et réguliers – 1-2-3-4 – 1-2-3-4… Je réfléchis.
Autrefois, ce coeur ne battait pas comme cela – comment battait-il – 1-2 – 1-2 – 1- 2.
Pourquoi mon rythme cardiaque était-il passé de deux à quatre temps…
J’écoutai 1-2-3-4:
Admission
Compression
Explosion
Échappement.
Mon coeur battait à quatre temps. Il était devenu moteur ! Et soudain, je compris pourquoi mon cerveau ne réagissait plus comme avant. Pourquoi mes pieds étaient ronds. Pourquoi mes bras étaient plus larges. Pourquoi mes yeux voyaient plus loin. Ils étaient devenus phares,.. Et mes bras portières… Et mes pieds roues.
Et moi, moi j’étais devenu…
J’étais devenu VOITURE!
J’étais devenu voiture! J’en prenais conscience petit à petit par des douleurs diverses. J’avais mal aux portières – Mon toit pesait lourdement sur mon châssis. Et mon sang, mon sang irriguait mal mes artères. Il manquait d’octane.
Je fis des efforts pour chasser cette idée de mon esprit. Allons… Mon sang était composé de plasma, de sucre, de sel, de cholestérol, d’hémoglobine, mon sang n’avait rien à voir avec le pétrole. Je n’avais pas un carburateur dans ma poitrine, mais un coeur… Un coeur…
«Exact… Exact… » dit, ou sembla dire une voix dans ma tête.
«Je suis le Grand Maître – J’ai pris possession de votre cerveau. En ce moment, j’explore vos pensées. Je vous sonde. »
Je pensai : « Le Grand Maître. Il faut que je lui dise… »
«Ne dites rien, poursuivit la voix – Je sais qui vous êtes, et pourquoi vous êtes là. Vous êtes une bonne recrue, Robin Cruzo. Vous m’aiderez…»
Je songeai: «Pourquoi le Grand Maître a-t-il voulu que je me prenne un court instant pour une voiture ? »
Une sensation de douleur morale, effroyable s’insinua, s’inséra, se tentacularisa en moi. Sensation d’immense détresse, mêlée d’un désir de vengeance insupportable. Et je compris.
Le Grand Maître, pendant un court instant, avait complètement pris possession de mon cerveau. J’avais eu ses propres réactions. J’avais raisonné, ressenti, vécu comme lui.
Je savais maintenant qui il était et comprenais avec horreur les raisons de sa haine et de ses actes.
Le Grand Préfet, il y avait maintenant bien des années, avait été victime d’un attentat. À l’époque où des groupuscules avaient fondé le FLP (Front de libération des piétons). Nul ne savait ce qu’étaient devenus les auteurs de cet attentat raté.
Le Grand Préfet, parlant chaque soir à la télévision, n’avait jamais abordé cette  question et j’en comprenais maintenant les raisons. L’attentat avait réussi : le Préfet avait été décapité, ou plutôt, le sommet de son crâne avait été découpé par un éclat de ferraille et son cerveau était tombé sur les genoux d’un de ses gardes du corps, qui l’avait évidemment recueilli.
Et le cerveau, ce cerveau avait été greffé sur la première chose que l’on avait pu trouver, alors que les facultés cérébrales n’étaient pas encore amoindries.
La chose était impensable. Comme les chirurgiens n’avaient rien d’autre sous la main, le cerveau du Préfet avait été greffé sur une automobile.
Son cortex était relié aux pièces mécaniques d’une voiture. L’hémisphère droit commandait les roues, les ailes et les portières gauches, et l’hémisphère gauche, les roues, les ailes et les portières droites.
Le pare-chocs avant était relié au lobe temporo-occipital, et le pare-chocs arrière au noyau lenticulaire.
Le Préfet, qui chaque soir s’adressait aux foules à la télévision, était un mannequin à l’image de son ancienne enveloppe charnelle, dont la boîte crânienne en plastique contenait un magnétophone transistorisé.
Je comprenais maintenant pourquoi chacun de ses discours était semblable aux autres et je songeai que, dans le passé, la chose avait dû être fréquente.
Depuis l’invention de la télévision, combien d’hommes politiques, s’adressant à la nation, n’étaient autres que des mannequins de plastique agités en dehors des caméras par d’ingénieux dispositifs mécaniques.
Mais pour l’instant, je devais rester dans le présent et me rendre à l’évidence.
Le Grand Maître, le chef Tout-Puissant du pays, était une voiture à cerveau humain. Ce cerveau avait pris possession du mien, voilà pourquoi j’avais cru un instant que j’étais une voiture.
Mais j’étais un homme, moi. Je ne voulais pas subir l’emprise de cette ferraille à cervelle, moi ! Je ne me laisserai pas faire !
Je sentis que le Grand Maître percevait ma révolte. Il me fallait fuir… Échapper à son contrôle… j’arrachai le filet du téléphone cérébral… Ôtai les électrodes de ma tête… Ouvris la porte de la cabine… Fuir, fuir… Mais où? Et comment?
(Retour 24)

→ A suivre

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