Apocalypse est pour demain (27)
C’est alors qu’un crissement singulier me fit lever la tête. Décidément, le Grand Maître avait tout prévu.
Du plafond descendait une grande paroi de métal qui coupait la salle en deux. Je reculai… Mais vis qu’une autre plaque de métal descendait pour diviser à nouveau en deux la partie restée libre… Puis une autre plaque divisa à son tour l’espace libre en deux… Et ainsi de suite. Je calculai rapidement qu’à la douzième plaque, il ne resterait plus qu’un espace de quelques centimètres carrés et qu’à ce moment, la dernière plaque ne serait plus qu’une colonne, qui ne manquerait pas de me broyer.
C’est alors qu’une chose étrange attira mon attention. Une sorte de petit trou venait d’apparaître dans le sol de béton. Trou par lequel une main surgit. Cette main était bleue. Bleue comme l’acier. S’agitant de bas en haut, et de haut en bas, elle entreprit – comme si elle était une lime – de découper dans le béton une sorte de fente. Les plaques descendaient toujours plus vite, me semblait-il. Mais dans la fente, la main, elle, progressait. Elle prenait un virage. Tandis que l’espace libre, dans la salle, se restreignait de plus en plus, une ouverture se dessinait maintenant dans le sol.
Et soudain, comme un couvercle trop petit posé sur un récipient, la rondelle de béton découpée chut dans l’orifice circulaire qui venait de se former.
Par cet orifice apparut alors une tête… Horrible. Deux yeux morts surmontaient un nez abominable aux narines emplies de poils verts et une sorte de groin proéminent, calleux comme de l’écaille.
La tête se tourna vers moi, et j’entendis… J’entendis… Je ne pouvais y croire…
J’entendis le groin me dire, dans un grognement effroyable : « Suivez-moi… Je suis un piéton. »
Un piéton ! La chose était incroyable ! Des piétons, Il en existait donc encore ! «Suivez-moi… Suivez-moi… Je suis un piéton», répéta la créature.
Je ne perdis pas de temps à réfléchir. Les cloisons d’acier ne cessaient de descendre du plafond, réduisant de plus en plus la surface logeable et, dans quelques secondes, j’allais être écrasé. Suivre l’être étrange qui m’appelait ne pouvait être plus dangereux que rester dans le local contrôlé par le Grand Maître.
La créature avait percé un trou de 60 centimètres environ. Mon «sauveur» me fit signe qu’il fallait plonger la tête la première dans l’orifice. Je le fis, et tombai dans une sorte de puits dont la profondeur n’excédait pas 1,50 mètre. À peine mes pieds, entraînés par le poids de mon corps, eurent-ils franchi l’orifice que l’obscurité se fit. Je compris que la dernière paroi d’acier venait de s’abattre dans l’espace du laboratoire resté libre. À une seconde près, j’aurais été broyé.
Je sentis contre ma main une chose rugueuse et froide qui me fit courir des frissons le long de l’épine dorsale. La créature venait de me saisir le poignet. J’entendis à nouveau la voix, que je ne puis définir par un autre terme que VISQUEUSE, me dire : « Mettez ceci dans vos narines. » En même temps, je sentis que le PIÉTON (puisque c’est ainsi qu’il s’était désigné) me glissait dans la main une boule de matière qui tenait à la fois de la paille de fer, de l’éponge et du coton hydrophile. J’avais du mal à respirer et je
compris que cet étrange matériau devait faire office de masque respiratoire.
Tant bien que mal, je tentai de faire pénétrer dans mes narines la plus grande quantité possible de ce filtre improvisé. Mais mon nez ne pouvait en contenir le quart. Dès que mes narines furent pleines, je constatai que je respirais mieux. Je fourrai le restant du curieux produit dans ma poche.
«Cramponnez-vous à moi, grommela la créature. Nous allons rejoindre les autres. »
Je murmurai timidement: «Qui êtes-vous?»
La réponse me coupa le souffle: «Le FLP.» Le FLP! – LE FRONT DE LIBÉRATION DES PIÉTONS!
Le FLP que l’on croyait à jamais disparu. Le FLP qui avait dynamité la tête du Grand Préfet et en avait fait ce cerveau fou qui gouvernait le pays. Je saisis le piéton par la taille et constatai qu’il était plié en deux. Un boyau très étroit s’ouvrait dans le puits où j’étais tombé. Le piéton y pénétra et je dus, moi aussi, me courber en deux pour le suivre. Nous marchâmes longtemps. Chemin faisant, quelques arrêts me firent buter contre mon compagnon et je constatai que sa taille était étonnamment mince, et sa poitrine fluette, alors que le bas de son corps – c’est-à-dire ses jambes et ses pieds – était incroyablement développé.
Je ne sais combien de temps dura notre voyage. Nous fîmes peut-être 5 ou 10 kilomètres. Et cela dura peut-être deux heures, ou moins…
Je ne pouvais me rendre compte. De temps à autre, le piéton s’arrêtait. J’entendais alors un halètement, puis des grattements, puis une sorte de bruit de mastication… Et nous repartions.
Soudain, un tumulte, un grondement, un bruit qui ne pouvait être produit que par un grand nombre d’individus se fit entendre. D’abord faiblement, puis de plus en plus fort. Je compris que nous approchions du but. Effectivement, d’après la résonance de nos pas, je sus que nous arrivions dans une vaste salle. Pour ce qui concernait sa longueur et sa largeur, du moins, car elle n’était pas plus haute de plafond que la galerie qui nous y avait menés – 1,20 mètre tout au plus – et l’on ne pouvait s’y tenir debout. Comme dans l’étroit boyau que nous venions de parcourir, l’obscurité la plus totale régnait. J’entendis la voix de la créature qui m’avait amené jusque-là dire;
«Voici une bonne recrue – un automobiliste qui s’est rebellé contre l’automobile.
Et contre le prétendu Grand Maître. Je l’ai sauvé à la dernière minute.
- Comment vous appelez-vous? dit une autre voix.
- Robin Cruzo
- Robin Cruzo, soyez le bienvenu parmi les piétons. »
Des voix, une cinquantaine, ou plus répétèrent.
«Soyez le bienvenu. Au nom du pied, de la cheville et du genou, ainsi soit-il. »
Ainsi donc, c’était vrai.
LE FRONT DE LIBÉRATION DES PIÉTONS existait toujours! La civilisation automobile avait un ennemi apparemment résolu et organisé.
Alors, l’humanité n’était peut-être pas perdue.
→ A suivre







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