La grossesse
C’est à ma grossesse qu’il faut s’en prendre. Cet état m’est insupportable physiquement et moralement. Physiquement, je suis constamment malade, et moralement, j’éprouve un ennui, un vide, une angoisse terribles. Et pour Liova, j’ai cessé d’exister. Je sens que je lui suis insupportable, aussi n’ai-je plus qu’un seul but : le laisser en paix et m’effacer de sa vie le plus possible. Je ne puis lui donner aucune joie puisque je suis enceinte. C’est lorsque la femme est dans cet état qu’elle peut se rendre compte à quel point son mari l’aime. Amère vérité ! Liova est allé au rucher. Que n’aurais-je donné pour y aller aussi ! Pourtant, je n’irai pas parce que j’ai de violents battements de cœur, qu’il est incommode de s’asseoir là-bas, que l’orage menace, que j’ai mal à la tête, que je m’ennuie, que j’ai envie de pleurer, que je ne veux ni l’importuner, ni lui être désagréable et cela d’autant moins qu’il est lui-même malade. Je suis mal à l’aise avec lui la plupart du temps. S’il m’accorde parfois une minute, c’est par habitude et parce que, bien qu’il ne m’aime pas, il se sent obligé de maintenir entre nous les relations d’autrefois. Il trouverait terrible d’avouer sincèrement qu’il m’a aimée. Il n’y a pas de cela si longtemps et pourtant, tout est déjà fini. S’il savait combien il a changé ! S’il pouvait se mettre à ma place, il comprendrait ce que c’est de vivre ainsi. Et il n’y a pas de remède ! Il se réveillera encore une fois quand je mettrai l’enfant au monde. C’est toujours comme cela. La voilà bien cette fatale ornière dans laquelle chacun tombe et dont nous avions jadis si peur. Pour mon malheur, je l’aime encore beaucoup, je l’aime plus que je ne l’ai jamais aimé. Le jour viendra où moi aussi je tomberai dans cette malheureuse ornière.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï







Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.