Il n’y a ni amour ni vie *
Quand on pénètre ici dans son bureau sans songer à rien, on est saisi par un froid désagréable et par l’ennui. Mais lorsqu’en entrant, on se le représente, lui et toute cette vie qui est en lui, alors c’est le contraire. Maintenant je ne ressens que le froid et l’ennui, ou plutôt la peur. La peur de la mort, la peur de voir mourir tout ce qui fut. Il n’y a pas de vie. Il n’y a ni amour ni vie. Hier, j’ai couru à travers le jardin pensant que j’allais certainement faire une fausse couche, mais la nature est de fer. Il n’y a pas d’amour en Liova. Il est malade, mais lorsqu’il guérira, il trouvera cela terrible lui aussi. En général, tous les êtres ont une imagination riche et une vie pauvre. On peut imaginer des milliers de mondes différents, mais on est condamné à se mouvoir toujours dans le même cercle étroit. J’aime mon cercle et m’en contente, tandis que lui s’est lassé du sien et désire autre chose. Aujourd’hui, je me suis persuadée qu’en dehors de lui, je n’avais besoin de personne ni de rien ! Mais que de fois ai-je essayé de me persuader la même chose ! Maman m’a souvent répété qu’il n’y avait rien de pire que de tenir un mari en laisse. Rien n’est plus vrai. Maman mérite qu’on lui rende un culte car elle a eu beaucoup à endurer. Vivre est difficile. Il faut être d’acier et il est nécessaire de décider à l’avance comment on vivra. Avant mon mariage, je considérais comme le plus intelligent et le meilleur de vivre sans amour. Je me connaissais et savais que j’étais incapable d’aimer peu et qu’aimer beaucoup est difficile. Tania comprend cela. Elle n’obtiendra pas facilement le bonheur. Actuellement elle est gaie, jeune, elle a l’âme riche et vit avec ardeur. Se trouvera-t-il quelqu’un pour la briser ? Elle s’accommodera difficilement d’une existence qui lui donne peu. Se briser est difficile. Plus que moi, elle est capable d’inspirer un grand amour. C’est moi qui fais des entailles à notre sentiment, des entailles involontaires, mais qui me coûtent bien cher. Chaque entaille me prend un peu de vie, c’est-à-dire des forces, de l’énergie, un peu de jeunesse, beaucoup de gaieté et ajoute notablement à l’aversion que je m’inspire à moi-même. Et ces entailles sont irréparables. Il faut soigner son amour car il ne tient qu’à un fil. Peut-être même que le mien ne tient plus du tout. C’est terrible, mais cette idée me hante. Depuis hier je me sens tout à fait malade, j’ai peur de faire une fausse couche. Cette douleur dans le ventre me procure même une jouissance. C’est comme lorsque j’étais enfant et que j’avais fait une sottise, maman me pardonnait, mais moi, je ne me pardonnais pas. Je me pinçais ou me piquais fortement la main jusqu’à ce que la douleur devînt intolérable. Pourtant je la supportais et y trouvais un immense plaisir. C’est dans un moment comme celui-ci que l’amour donne ses preuves. Quand reviendront le beau temps et la santé, alors l’ordre et la paix rentreront aussi dans la maison. L’enfant sera là, cela recommencera, — c’est dégoûtant !
Liova croira que l’amour est revenu, mais il ne sera pas revenu et Liova n’aura fait que s’en souvenir. D’autres maladies viendront, de nouveaux soucis et encore cette exécrable femme. Comment ose-t-elle être constamment sous mes yeux ? Puis de nouveau l’ennui. Tel est l’avenir qui m’attend. Quant à moi, je n’ai pas d’avenir devant moi. Je l’aimais et me consolais en pensant qu’il m’aimerait lui aussi. J’ai été bête, j’ai cru et ne me suis préparé que des tourments. Tout me paraît fastidieux. Les heures sonnent si tristement. Le chien est abattu. Douchka est malheureuse et les vieilles me font peine. Tout est morne. Ah si Liova !…
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï






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