Pêle-mêle

28 juin 2015

Apocalypse est pour demain (39)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je pouvais surveiller une partie du territoire de surface. Une partie seulement.
Je n’avais pu installer qu’une vingtaine de jumelles périscopiques, et leurs emplacements avaient été déterminés par la conformation des galeries.
Je ne savais donc pas exactement où les jumelles débouchaient et j’entrepris de les essayer une par une pour voir quelles indications elles pouvaient me fournir.
Les dix premières me déçurent profondément. Elles tombaient en pleine rue, sous les roues des voitures, et je n’avais pas à attendre grand-chose de la rue.
Je savais que c’était le train-train… En surface, les automobilistes continuaient à vivre, ou plutôt à tenter de ne pas mourir, tandis que les pièges, les policiers, les dispositifs meurtriers ne cessaient de tout faire pour les exterminer. Mais il était utile cependant de pouvoir conserver un oeil sur l’extérieur, ne serait-ce que pour prévoir une riposte, au cas où une attaque massive serait ordonnée par les piétons.
La onzième jumelle me permit d’assister à un spectacle qui me renseigna sur la date (car depuis que j’étais dans les galeries des piétons, j’avais perdu la notion du temps), et surtout me donna une indication sur le peu de cas que faisait le Grand Maître de cette rébellion des piétons qu’il ne pouvait pas ne pas avoir remarquée.
La galerie dans laquelle j’avais installé la onzième paire de jumelles donnait sur une entrée d’autoroute de week-end. Je m’en rendis compte immédiatement en constatant la présence d’ordinateurs à fourchette. Les autoroutes à week-end étaient une des manifestations les plus géniales issues du cerveau fou du Grand Maître. En effet, le pays était couvert d’autoroutes, mais certaines étaient classées autoroutes WEEK-END, et dès le vendredi soir, les automobilistes étaient obligés de les emprunter.
En fait, c’était un excellent moyen d’exterminer des conducteurs, en jouant sur le vieux principe des accidents de la route pendant les fins de semaine. Bien sûr, les voitures ne pouvant avancer plus vite sur les autoroutes à week-end que sur les autres, il n’y avait guère d’accidents. Mais c’est là qu’intervenaient les ordinateurs à fourchette.
Ceux-ci, tenant compte des conditions météorologiques, de la visibilité, de l’état du sol, de la date, de la température, etc., établissaient une fourchette de prévision d’accident. Cette fourchette était connue de tous car indiquée par un immense tableau lumineux installé à l’entrée de l’autoroute.
On prévoyait, par exemple, entre deux mille et trois mille morts. Et c’est là que le processus était intéressant. Les deux mille à trois mille conducteurs étaient supprimés à l’entrée de l’autoroute AVANT que les accidents se produisent.
Ainsi les prévisions de l’ordinateur à fourchette étaient toujours justes, et aucune mort ne risquait plus d’entraver la circulation.
Les ordinateurs à fourchette ne s’appelaient pas ainsi uniquement à cause de la fourchette de prévisions qu’ils établissaient, mais également parce qu’ils étaient reliés à deux énormes tours, placées de chaque côté de l’entrée de l’autoroute. De ces tours sortaient une douzaine de bras articulés, dont les extrémités étaient d’énormes fourchettes en carbure de tungstène, pouvant perforer n’importe quel toit, piquer n’importe quel capot de n’importe quel métal, transpercer n’importe quel moteur, et relever le tout pour le précipiter dans une immense bouche mastico-broyeuse.
Il est bien évident que si les fourchettes pouvaient traverser n’importe quelle partie d’une voiture, elles pouvaient, à plus forte raison, enfoncer leurs dents gigantesques dans n’importe quelle partie de n’importe quel individu se trouvant à l’intérieur.
Les conducteurs avaient admis ce procédé plus facilement que les autres, car tout ce qui concernait les ordinateurs avait quelque chose de sacré.
Je pensai tout à coup que c’était peut-être par ce moyen que je pouvais attaquer le Grand Maître. La vie du pays dépendait en grande partie des ordinateurs. Si je réussissais à m’emparer de certains d’entre eux et à les modifier, j’aurais déjà à moitié gagné.
C’est alors que j’entendis le cri… Oh, ce cri… Quel cri!…
Le cri venait de retentir dans les galeries. Il avait heurté les parois, avait rebondi, balle sonore échappée d’on ne sait quel jeu angoissant. Amplifié, il parvenait jusqu’à moi, exprimant par ses inflexions crispées toutes les terreurs, tous les affolements, toutes les peurs possibles. Je prêtai l’oreille et distinguai vaguement les mots… Le béton… Le béton…
Ne comprenant pas, je m’élançai vers la source du cri. Je courus pendant quelques dizaines de mètres lorsque je vis qu’arrivaient à ma rencontre un groupe de piétons terrorisés. Eux aussi, criaient, maintenant.
«Le béton… Le béton…
- Quel béton? Quoi, le béton?» demandai-je.

→ A suivre

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