Apocalypse est pour demain (42)
Tout d’abord, je fus content de ne pas m’être brisé les os sur le sol. Puis je cherchai à identifier cette masse providentielle qui m’avait sauvé.
J’étais tombé dans une sorte de cuve, recouverte d’un voile de nylon que ma chute avait crevé. Je tentai de me redresser pour échapper au contact insupportable de cette masse visqueuse. Mais je ne pus me mettre debout, ni même m’asseoir.
Étendu sur le dos, j’essayai d’enfoncer mes mains pour découvrir la nature de cette substance. Mais, contrairement à ce que je pensais, je ne pus pénétrer à l’intérieur.
Mes doigts ne rencontraient que le vide. Dès que je m’approchais, la substance reculait. Si bien que je pouvais avoir l’impression de la traverser de part en part. Mais en réalité, cette substance creusait une cheminée en elle-même, pour éviter mon contact. Et j’avais l’impression, pourtant, qu’elle me touchait. La chose est difficile à expliquer.
En fait, savoir ce qu’était cette matière n’était pas important. Amortissant ma chute, elle m’avait sauvé la vie. Je n’avais pas à en comprendre plus.
Pourtant, il y avait quelque chose de troublant, un rapport étrange, indéfinissable, entre cette substance et moi.
Machinalement, je regardai mes mains. Elles étaient propres et mes vêtements aussi. Or, j’avais atterri dans la verrière, couvert de ciment.
Où celui-ci était-il passé?
Je regardai à nouveau la substance gélatineuse et vis qu’en son centre, il s’était formé une sorte de noyau gris. À nouveau, je regardai mes mains.
Propres ! De plus en plus propres, semblait-il, et roses.
Je me rendis compte que cette propreté et cette roseur étaient dues au fait que j’avais perdu une mince couche de peau.
Je vis que des parcelles roses parsemaient maintenant le noyau gris…
Oui, je ne rêvais pas… Cette matière était vivante, et elle était en train de
me dévorer.
Or, je ne pouvais toujours pas y échapper. Je ne pouvais toujours pas me redresser. Je sentais un peu partout sur mon corps des picotements… Puis une sensation de brûlure et ma peau devint plus rose encore. Une autre couche venait d’être entamée par la substance.
Il me semblait que des millions de tentacules, des milliards de ventouses se collaient dans les moindres recoins de mon corps. La douleur devint proprement intolérable. Je me débattis furieusement. Il me fallait venir à bout de ce monstre gélatineux.
Dans un effort désespéré, je réussis à pivoter sur moi-même et à me mettre sur le ventre. Mais à ce moment, mon nez heurta la masse visqueuse… et j’éternuai.
Il se passa alors une chose incroyable.
Mon éternuement en était-il la cause? Non, tout de même pas. Mais pourtant, la substance se mit à vibrer, à remuer en tous sens. Des pseudopodes jaillirent un peu partout.
Étant sur le ventre, je pouvais voir en transparence ce qui se passait au centre, au centre de quoi, de la masse, de la bête! Je dis de la bête car, j’en étais sûr maintenant, la chose flasque et molle était vivante.
Tandis que ces soubresauts l’agitaient, la sensation de brûlure disparut. Il me sembla que les ventouses se détachaient de moi. Le noyau que je fixais se contracta, se rétracta, puis explosa, et la substance sembla se dissocier.
Elle se divisa en une infinité de petites cellules qui semblèrent à la fois s’agglutiner et se déglutir. Oui, c’est bien cela. L’horrible, l’abominable chose s’autodévorait. Et au fur et à mesure qu’elle se dévorait, se digérait elle même, perdait ainsi, peu à peu, son poids et son volume.
Le matelas visqueux s’abaissa dans la cuve, au point de ne plus former qu’un tapis, moquette vivante s’autodétruisant toujours, et je pus enfin me mettre debout.
Par les parois de verre de la cuve, je regardai autour de moi, et compris, avec une horreur rétrospective, ce qui s’était passé, et où j’étais.
Un laboratoire immense… Une multitude de cages en verre… Et dans chacune de ces cuves des êtres gélatineux, semblables à celui sur lequel j’étais tombé. Sous les cuves, des policiers portaient des masques, des blouses, des gants de caoutchouc, des matraques (ce qui me permettait de savoir qu’il s’agissait de policiers). Ces matraques étaient entourées de gaze aseptisée.
J’étais dans un de ces laboratoires comme il en existait autrefois pour élever les animaux servant aux expériences, à l’abri des microbes.
Mais la situation était inversée.
On élevait ici des microbes à l’abri des hommes. Et cette masse gluante sur laquelle j’étais tombé n’était autre qu’une bactérie, un virus, un bacille gigantesque. Élevée en vase clos à l’abri de toute contamination, c’était bien mon éternuement qui l’avait tuée. Sans doute un vieux souffle de coryza.
Je regardai autour de moi. Toutes les cuves de verre étaient reliées entre elles. Briser la mienne, c’était briser les autres et libérer les microbes géants.
Je ne pouvais prendre ce risque.






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