Pêle-mêle

26 juillet 2015

Apocalypse est pour demain (43)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Si j’étais assailli par une nuée de microbes vingt fois plus gros que moi, serais-je obligé d’éternuer pendant des heures pour sauver ma vie?
J’étais maintenant au fond de la cuve vide. Au travers des cloisons de verre, je pouvais voir les bactéries géantes agiter leurs pseudopodes.
Soudain, j’entendis un bourdonnement.
Un haut-parleur crépita et une voix retentit:
« Eh bien, mon cher et vieux Cruzo, nous voici à nouveau face à face ! »
C’était le Grand Maître. Je ne pus m’empêcher de frémir. La voix poursuivit:
«Vous avez cru pouvoir m’échapper. Mais sachez que je ne vous ai jamais perdu de vue. Pendant tout votre séjour dans les galeries souterraines des piétons, je n’ai cessé de vous observer. Je reconnais que vous avez fait preuve d’une assez grande habileté, d’une certaine imagination pour échapper à ma colère, mais vous êtes trop petit, Robin Cruzo, pour triompher de ma puissance. »
Excédé par cette voix, et sans songer que le Grand Maître pouvait me détruire en une seconde s’il le désirait, je répondis:
«N’exagérez rien, cerveau grotesque. Je suis en votre pouvoir, soit. Mais la révolution organisée par les piétons a bien failli réussir. Un jour, elle réussira. Je connais votre pouvoir, mais vous vous surestimez ! Comment auriez-vous pu m’observer dans ces galeries souterraines. Vous ne savez même pas où elles sont creusées. Sans cesse, et depuis des générations, les piétons échappent à vos pièges. »
Un rire énorme éclata. Rire qui me glaça les os. Le Grand Maître riait comme s’il avait un klaxon dans la gorge, et à nouveau, il me fallut faire un effort d’imagination pour prendre conscience que mon ennemi était un cerveau greffé sur une automobile.
« Regardez sur votre gauche, Robin Cruzo, sur l’écran de télévision. »
Je tournai la tête et vis l’écran.
Seigneur! Une image, fortement contrastée – à cause sans doute du manque de lumière – me permettait de découvrir la galerie souterraine que je venais de quitter. L’image changea et je vis une autre galerie, puis une autre. Et tout à coup, une silhouette que je reconnus – celle de mon ami le chef des piétons. Ainsi, il ne m’avait pas suivi lorsque j’avais voulu remonter le long des tuyaux, dans le ciment liquide. Il était resté dans le
souterrain. Il m’avait trahi !
Le Grand Maître devina ma pensée.
«Non, Cruzo, vos amis ne vous ont pas trahi. Il faut leur rendre cette justice. Ce sont des créatures stupides, mais courageuses et obstinées. Vous aviez réussi à les galvaniser. Mais vous êtes passé le premier dans le tuyau à béton et vous avez oublié une chose. C’est que vos amis les piétons ont les vertèbres soudées et vivent sans cesse courbés en deux, formant un angle à 90 degrés. Avec cette conformation physique, comment vouliez-vous qu’ils pénétrassent dans un tuyau cylindrique? Ils pouvaient, à la rigueur, faire entrer leur torse mais leurs jambes à l’équerre se heurtaient contre le bord du tuyau. »
À nouveau, l’abominable cerveau se mit à rire.
«Ah… Le spectacle m’a bien réjoui, Cruzo.
- Mais comment, hurlai-je, comment avez-vous pu m’observer pendant des jours. Et comment, en ce moment même, pouvez-vous téléviser le spectacle qu’offrent les galeries. Où sont vos caméras? Personne ne les a repérées. C’est diabolique !
- Mais je suis diabolique, dit le Grand Maître. Diabolique et inventif.
Vous dites que les piétons ne tombent jamais dans les pièges que je leur tends. C’est une erreur. J’aurais pu depuis longtemps les exterminer. Mais j’aime les regarder vivre. C’est intéressant. Vous voulez savoir où sont placées les caméras de télévision ? Regardez. »
Sur l’écran, apparut une salle d’opération. Le bloc opératoire était placé très bas et un piéton endormi était assis. Il ne pouvait évidemment se tenir allongé, sans quoi ses vertèbres soudées l’auraient obligé à conserver ses jambes en l’air, ce qui aurait gêné les mouvements du chirurgien.
Car il y avait un chirurgien. Un Élu aux jambes atrophiées, dans une petite voiture. Le chirurgien était en train d’oeuvrer dans la tête du piéton.
Une petite rondelle de boîte crânienne, un petit couvercle, était placé à côté du patient, sur une soucoupe. La caméra se rapprocha et le crâne du piéton occupa tout l’écran.
Je vis que son cerveau était compressé, repoussé vers les os du crâne, latéralement, pour dégager un logement de 5 centimètres de côté sur autant de profondeur. Dans cet emplacement, le chirurgien plaça une petite boîte surmontée de trois cylindres, une caméra. Les petits cylindres en étaient les tourelles.
«Voyez, dit la voix du Grand Maître, je m’offre même le luxe d’installer trois objectifs dans la boîte crânienne de ce piéton, et un zoom automatique.
Si le cinématographe vous intéresse, je vous montrerai des films réalisés dans les galeries avec ces caméras vivantes. Ce sont de véritables chefs-d’oeuvre. »

→ A suivre

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