Apocalypse est pour demain (44)
Le chirurgien avait fini d’opérer.
Il revissa le couvercle de la boîte crânienne et j’aperçus, en son centre, une ouverture qui coïncidait avec les tourelles de la caméra.
«Voilà comment se filment les galeries, dit le Grand Maître. La caméra est placée verticalement dans le cerveau et, comme les piétons vivent courbés, elle est toujours dirigée vers le centre. En envoyant des ondes directrices dans la cervelle des sujets ainsi transformés, j’obtiens des effets cinématographiques dont vous n’imaginez pas l’intérêt. »
Je balbutiai :
«Et les piétons ne s’aperçoivent de rien?
- Vous êtes-vous aperçu de quoi que ce soit? Un piéton sur dix est ainsi équipé. Une petite opération annexe lui enlève le souvenir de ce traitement.
Je fais quantité de prisonniers, parmi les piétons. Presque tous sont remis en liberté après avoir subi cette modification. Cela vous surprend, Robin Cruzo. Vous avez sous-estimé ma puissance. Mon intelligence supérieure, mon infini pouvoir.
Mon génie ! »
Le Grand Maître n’était pas modeste. Mais j’étais entre ses mains, et il pouvait lui prendre l’envie de me faire subir un traitement semblable.
Pour moi, l’important était de gagner du temps en jouant sur son manque de modestie. Je risquai le tout pour le tout.
«C’est bien, dis-je, mais ça ne m’épate pas. C’est un intéressant bricolage, sans plus. Où est le génie là-dedans.
- Le génie est partout en moi. Je vous interdis de le mettre en doute. Je suis génial !
- Eh bien, prouvez-le, dis-je, montrez-moi d’autres choses.
- D’autres choses ? Bien. Alors regardez. »
Ma ruse avait marché.
J’entendis l’exécrable voix répéter «Regardez… Regardez…»
Une des parois du laboratoire se mit à glisser, découvrant une vaste salle.
Il me fallut un long moment pour faire l’inventaire de ce qu’elle contenait.
Ce qui ne me servit pas à grand-chose, car elle était meublée en grande partie d’appareils étranges, difficiles à identifier. Par contre, les murs parlaient de façon plus claire. Ils étaient en effet tapissés de cages qui, pour l’instant, étaient vides mais indiquaient qu’une grande quantité de détenus pouvaient attendre là on ne sait quelles horreurs.
Au centre de la salle se trouvait une gigantesque machine, dépassant toutes les autres et dont le sommet était orné de bras articulés terminés par des sortes de projecteurs diffusant une lumière sinistre et saumâtre.
Je regardais tout cela, ne comprenant pas bien de quoi il s’agissait, lorsque la voix du Grand Maître retentit.
«Voici ma dernière invention, Cruzo, cette machine est le plus génial engin qui ait jamais été conçu par un cerveau humain. Cette machine est un DIEU ARTIFICIEL.
- Un Dieu artificiel? dis-je.
- Oui. Car seul un Dieu est capable de régler le cours du temps. Et cette machine le peut. Vous en avez profité d’ailleurs. Dans le combat imbécile et inutile que vous avez voulu mener contre moi, les pilules d’accélération que les piétons m’avaient volées vous ont été d’un grand secours.
- Je ne peux le nier, fus-je obligé de reconnaître.
- Eh bien, reprit le Grand Maître, ce que vous avez actuellement sous les yeux n’est autre que le grand accélérateur. C’est lui qui fabrique les pilules.
Mais ces pilules ne sont que de petites choses en comparaison de ce qu’il accomplit lui-même. Vous êtes-vous déjà demandé d’où je tirais l’énergie qui me sert à faire fonctionner l’ensemble des machines et tous les dispositifs mis en place pour organiser la vie automobile de ce pays?»
Je ne sus que répondre. En effet, je n’y avais jamais pensé, mais tous les pièges, tous les appareillages complexes utilisés par la police, tous les laboratoires où fonctionnaient sans cesse des engins exterminateurs ne pouvaient être alimentés que par des sources d’énergie exceptionnelles.
«C’est cet appareil qui vous procure de l’énergie?
-Oui, Cruzo. Et savez-vous par quel moyen? Votre petite cervelle ne peut imaginer le millième de ce que mon génial cerveau a conçu Eh bien, vous allez assister au spectacle. »
Les cages qui tapissaient la pièce s’éclairèrent violemment. Des portes s’ouvrirent dans les parois du fond et, sur des rails, glissèrent des sortes de fauteuils. Chaises électriques aurait été un meilleur terme. En effet, sur chacun de ces sièges, un conducteur était assis, poignets, chevilles et cou pris dans un cercle de fer. Les fauteuils s’arrêtèrent au centre de chaque cage.
Je fixai plus spécialement un prisonnier. Un bras mécanique saisit sa tête et la tira en arrière, l’obligeant à regarder le plafond. Du dôme de la machine centrale descendit alors un tuyau, terminé par une pince et par une tétine.
Le tuyau s’arrêta à la hauteur de la tête du patient. La pince s’inséra dans sa bouche et la lui ouvrit. Puis la tétine pénétra dans la bouche ouverte et le tuyau commença à s’agiter. Incontestablement, le prisonnier était en train d’être gavé. Je le voyais déglutir, avaler avec peine, se trémousser sur sa chaise. Ce qu’on lui faisait absorber devait être lourd, pénible à ingurgiter.






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