Pêle-mêle

23 août 2015

Apocalypse est pour demain (47)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

- Mais vous pourriez les faire périr sans les faire souffrir, dis-je. Les cris, les hurlements de douleur ne vous effraient-ils donc jamais?
-L e moyen de faire autrement? Il faut frapper les imaginations. Mais c’est décourageant. Même les plus horribles et les plus douloureuses techniques de destruction ne les effraient pas. L’automobiliste est insensible.
Au début de la civilisation automobile, lorsque les hécatombes n’avaient lieu que pendant le week-end, au cours des anciennes fêtes (pour la Pentecôte, ou Pâques par exemple), lorsqu’une collision avait fait quatre ou cinq morts, a-t-on jamais vu un témoin pousser le cadavre d’un conducteur pour éviter d’écraser une fleur?
En a-t-on déjà vu un prendre soin de nettoyer une borne sur laquelle s’était broyée une tête parce que la couleur du sang jurait avec une peinture d’un ton différent? A-t-on déjà vu des gens se presser pour dégager de la route deux véhicules imbriqués l’un dans l’autre, avec les passagers morts, parce que ce tableau détruisait l’harmonie d’un paysage? Non.
Vous le voyez, les conducteurs n’ont aucune poésie. Ils sont insensibles à tout. Il n’y a donc qu’un seul moyen de les dominer: avoir des engins plus solides que leurs voitures pour les écraser, avoir des policiers plus insensibles qu’eux pour les abattre, avoir, pour les gouverner, un cerveau génial comme le mien et les tenir, nuit et jour, à la merci de mon bon vouloir et de ma puissance.
- Les propos que vous tenez sont bien banals, dis-je. Ce sont ceux de tous les chefs d’État ordinaires dans les pays antidémocratiques. »
Un cri de colère retentit. Et je compris que cette phrase avait produit sur le cerveau du Grand Maître l’effet d’un fer rouge sur une plaie.
«Antidémocratique! Je suis le cerveau le plus libéral que le monde ait jamais connu. Vous en voulez la preuve? Regardez!»
Le grand mur de la salle s’ouvrit, et le spectacle que j’aperçus me glaça le sang dans les os, les os dans les muscles, et les muscles dans les membres.
Dans une vaste pièce se trouvait une table d’opération carrée, de 5 mètres sur 5 environ, sur laquelle étaient étendus sept hommes. Étendus n’est pas vraiment le terme qui convient. Emmêlés, serait plus exact.
Deux d’entre eux étaient reliés par le thorax et l’un de ceux-là était relié par l’oeil à un troisième dont le coeur, sorti de la poitrine, battait dans le ventre du quatrième qui respirait, semblait-il, grâce au poumon du cinquième patient. Les deux autres étaient eux aussi imbriqués dans cet ensemble de corps, mais je ne pus distinguer comment.
La voix du Grand Maître reprit.
«Alors? Ceci n’est pas démocratique?
- Mais, qu’est-ce que c’est? dis-je.
- Une expérience de greffe collective. Mon cerveau n’est pas éternel.
Lorsque je sentirai que je n’ai plus la force d’assumer mes fonctions, je devrai me chercher un successeur. Celui-ci devra être parfait en tout point.
Il sera élu par le peuple.
Sept candidats seront sélectionnés, soigneusement, par les ordinateurs.
Puis les sondages détermineront lequel a la préférence du peuple. Mais cet homme aura peut-être, malgré son talent politique, un foie faible, un coeur malade, des reins en mauvais état, des poumons fragiles. Eh bien, dans ce cas, les six candidats qui n’auront pas été désignés par la voix populaire devront lui fournir leur meilleur organe, ce là pour être sûr que le candidat élu puisse assurer la direction de la nation sans que sa santé puisse être un handicap ou un frein à la stabilité. N’est-ce pas de la véritable
démocratie?»
Malgré l’horreur que m’inspirait le spectacle de cette expérience de greffe collective, je ne pus m’empêcher de penser que c’était peut-être le meilleur moyen de savoir qui mentait, en tenant des promesses, lorsqu’un vote avait lieu dans le monde. Exiger qu’un candidat se désiste au profit d’un autre lorsqu’il n’avait pas obtenu le nombre de voix pour être le premier était une chose, exiger que les candidats malheureux abandonnent leurs organes sains au candidat gagnant, oui, c’était peut-être là le véritable abandon de soi, la mise totale au service du peuple.

→ A suivre

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