Apocalypse est pour demain (48)
«Tout cela est bien beau, dis-je au Grand Maître. Vous prétendez vouloir aider l’Humanité en créant ce projet d’élections au dévouement super démocratique mais, encore une fois, cette expérience et sa mise au point exigent de la souffrance, de la douleur, du sang.
À quoi cela servira-t-il d’avoir un chef élu démocratiquement, si son rôle ne consiste qu’à surveiller la destruction systématique des humains ?
- Je vous ai déjà expliqué qu’il fallait sans cesse éliminer les conducteurs, sinon la planète deviendrait trop petite. Mais il y a autre chose.
Même si un jour l’espace est suffisant pour que les hommes reprennent une vie normale, les appareils qui font souffrir, les pièges qui broient, écrasent, tordent, vrillent, découpent les humains devront rester en place.
Toujours! Et cela pour une raison bien simple: pour gouverner un pays d’une façon stable et indépendante, il faut de l’argent. Pour l’obtenir, il faut des impôts. Or, dans cette civilisation automobile, comment et sur quoi peut-on imposer les humains? Ils ne possèdent rien que leur automobile et n’en sortent jamais de leur naissance à leur mort. Pour l’instant, ils ne peuvent pas en sortir, mais lorsque l’espace sera dégagé, lorsque l’homme pourra à nouveau travailler, sa nature profonde le poussera à reprendre les
mauvaises habitudes du passé. Il ne voudra pas abandonner une partie de son salaire pour faire fonctionner les services publics de la nation, il rechignera, refusera d’acquitter les taxes, préférant consacrer ses économies à l’achat de futilités et le cycle de la civilisation de consommation reprendra sa ronde infernale. Une seule chose pourra obliger l’être humain à accomplir
son devoir de contribuable : l’impôt sur la vie. »
Je répétai, abasourdi :
« L’impôt sur la vie !
- Oui, dit le Grand Maître. Les pièges, les dispositifs de mort resteront en place et les conducteurs risqueront de mourir d’une seconde à l’autre, sauf sur certains itinéraires où l’on ne risquera rien, mais que l’on ne pourra emprunter qu’après avoir acquitté le montant d’un impôt sur la vie. Alors, pour ne pas périr, pour avoir le droit de circuler, en ne risquant que la mort naturelle par collision, heurt, décapitation, vertèbres brisées ou tête fracassée – qui est le lot de tout automobiliste en dehors de tout piège
artificiel -, les gens travailleront, deviendront sages, organisés, conscients, et paieront leur impôt de survie.
-Alors, dis-je, cela reprendra comme autrefois. Pour emprunter un itinéraire de survie, il faudra posséder une dizaine de pièces justificatives, des reçus, des cartes, une vignette. Et vous appelez ça progresser?»
Le Grand Maître se mit à rire.
«Non, Cruzo, croyez-moi, le moyen de savoir si les automobilistes ont payé leur impôt sera plus simple, et plus moderne. Tout est déjà prêt d’ailleurs. »
Un écran de télévision s’alluma et je vis une route, avec une sorte de poste de péage. Une longue file de véhicules attendait. Les voitures passaient une par une devant un guichet, ou plutôt entraient dans une sorte de cabine obscure.
«Voici le vérificateur à rayons X», dit le Grand Maître.
L’image du récepteur changea et je vis que la caméra explorait l’intérieur de la cabine noire. Sur l’écran apparut, en radioscopie, le corps du conducteur.
Mais, au lieu de montrer les poumons, le coeur ou le squelette, seul le système circulatoire était mis en évidence. Dans les veines, les vaisseaux, les artères, je voyais circuler le sang. J’avais déjà eu souvent l’occasion de voir un corps humain à la radioscopie. Je connaissais le principe de la circulation sanguine, le sang vicié arrivant d’un côté pour ressortir – régénéré – par l’autre côté. Mais il me semblait que ce qui se produisait dans ce corps humain-là était étrange. Des sortes de petits microbes – que je reconnus bientôt pour être des globules – se pressaient en tous sens, sans jamais se
heurter. Les uns s’arrêtaient pour laisser passer les autres… ou cheminaient le long d’un vaisseau pour stopper lorsque celui-ci débouchait sur une artère.
«Que se passe-t-il dans le corps de cet homme?» dis-je.
À nouveau le rire du Grand Maître résonna.
« Cet homme a absorbé une vitamine de circulation préfectorale, dit-il.
C’est ainsi que nous décèlerons ceux qui auront bien payé leur impôt de survie. Contre les sommes versées aux percepteurs, les conducteurs obtiendront des vitamines à absorber chaque matin. Celles-ci ont la propriété de donner aux globules rouges et blancs le sens de la circulation, tel qu’il a été établi de tout temps par les règlements de police. Ainsi, tout globule rouge rencontrant un globule blanc venant de la droite dans une agglomération de plus de quinze pour cent d’urée doit accorder la priorité. Tout globule, blanc ou rouge, débouchant d’un vaisseau secondaire dans une artère à grande circulation (l’artère fémorale, par exemple) doit marquer un temps d’arrêt avant de reprendre sa route.
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