Pêle-mêle

27 septembre 2015

Apocalypse est pour demain (52)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Dans son bocal, le cerveau flotta doucement… Il semblait réfléchir (ce qui – pour un cerveau – était la moindre des choses).
Un long temps de silence s’écoula… Puis:
«Robin Cruzo, dit la voix, donnez-moi trois exemples de ce que vous pourriez inventer, qui n’existe pas encore dans une automobile et qui pourrait éventuellement servir le conducteur, le rendre heureux, lui faciliter la vie… Je verrai comme cela si vous pouvez m’être utile. Je vous donne une minute. »
Un chronomètre se mit à résonner.
Inconsciemment, ou plutôt machinalement, je comptai, 1-2-3-4-5.
Cinquante-cinq secondes. Il ne me restait plus que cinquante-cinq – non cinquante-quatre – cinquante-trois secondes pour inventer – cinquantedeux, cinquante et une, je me lançai.
«Trois inventions, c’est facile. Nous installerons sur chaque voiture un dispositif pose-gobelets semblable à ceux que l’on installait jadis sur les sapins pour recueillir la résine, ou sur les caoutchoutiers pour recueillir la sève. À chaque accident causant la mort d’un automobiliste, le dispositif fonctionnera, et les gobelets récupéreront automatiquement le sang tout frais qui pourra servir pour sauver des malades.
Ensuite, les volants des voitures qui seront creux, contiendront du plasma pour les transfusions urgentes, la manette du clignotant pouvant se transformer en aiguille à perfusion…
Enfin, la colonne de direction contiendra un coeur en plastique qui se mettra automatiquement à fonctionner, servant de relais dès qu’un volant aura enfoncé la poitrine d’un conducteur, pour que celui-ci puisse vivre en attendant les premiers secours. »
Voilà-57-58-59-60.
J’avais utilisé ma minute et trouvé les trois inventions. Cela allait-il plaire au Grand Maître ?
Je tentai de le regarder bien en face. Ce qui n’était pas facile. Fixer un cerveau dans un bocal n’est pas particulièrement commode. J’attendis longtemps. Puis… «Robin Cruzo, dit le Grand Maître, Vous êtes gracié. Vous allez travailler à mes côtés. Approchez. »
J’avançai, posant les pieds sur les dalles qui recouvraient le sol, devant l’automobile de cristal.
La matière de ces dalles était très agréable – elles étaient à la fois molles et dures, douces et chaudes. Elles étaient inégales. Les unes plus larges et plus plates que les autres, les autres plus rondes et plus bombées que les premières. J’y jetai un regard plus attentif et m’aperçus que ces dalles étaient en réalité des êtres humains scellés à plat ventre dans le ciment du plancher, et dont seuls les dos et les fesses dépassaient. Mais je crois que plus rien ne pouvait plus me surprendre ni m’horrifier. Une seule chose comptait pour moi : le Grand Maître m’avait gracié. J’étais sauvé. « Oui, vous allez travailler à mes côtés, poursuivit le cerveau du bocal.
Je vous laisserai transformer les machines à détruire en appareils utiles pour le futur. Mais vous devrez également m’aider à détruire tout ce qui peut nuire à l’évolution de la race humaine vers une conception plus belle et plus noble de la vie, donc détruire les automobilistes. Vous allez rejoindre mes principaux collaborateurs. Ils ne sont pas nombreux. Vous pouvez aisément les compter, ce sont ceux sur lesquels vous marchez. »
Que voulait dire le Grand Maître? Oui, je m’étais rendu compte que le sol était fait de corps humains scellés dans le ciment. Devais-je en déduire que, par un goût forcené de la soumission, le Grand Maître exigeait que ses collaborateurs fussent ainsi immobilisés dans une attitude de prosternation totale. Mais comment les gens pouvaient-ils vivre? Car ils vivaient, cela était certain. Ces dalles – c’est-à-dire ces dos – étaient souples, chaudes, irriguées…
Le cerveau s’agita dans son bocal et parmi les sinuosités de cette masse cérébrale, je crus – était-ce possible? – Je crus voir un sourire. «Mes principaux collaborateurs sont en effet scellés dans le sol, Robin Cruzo, mais ils n’en souffrent pas. Vous allez voir pourquoi. Avancez jusqu’à cette plate-forme. »
Je fis ce que le Grand Maître me demandait. Je pris place sur la plateforme en question, qui s’enfonça immédiatement dans le sol.
Arrivant à l’étage inférieur, je levai les yeux au ciel et je vis, quelle horreur… Je vis pendre les bras, les jambes, et les têtes, qui correspondaient aux corps de l’étage du dessus.
Les jambes et les bras s’agitaient mollement. Tout cela avait l’air normal. Mais le spectacle hallucinant était celui qu’offraient les têtes. Elles étaient creuses, et vides. Vides de leur cerveau. La boîte crânienne avait été découpée et il en sortait de longs tuyaux transparents dans lesquels circulaient des liquides de différentes couleurs et des fils métalliques. Je suivis des yeux les tuyaux et restai pétrifié. Ils menaient à des cerveaux. Ces cerveaux, que l’on avait ôtés des crânes, baignaient maintenant dans une sorte de cuve, dans le même liquide argenté que celui où flottait le cerveau du Grand Maître. Il y avait là une vingtaine de cervelles. Je les voyais sauter, tressauter, s’agiter.
À nouveau mes yeux firent le parcours qui menait des cerveaux aux corps scellés dans le plafond et je regardai les têtes. Toutes, elles me souriaient. Et leurs yeux, leurs yeux me fixaient. Tout à coup, j’entendis un énorme éclat de rire. Non, j’entendis vingt éclats de rire car toutes les têtes se mirent à dodeliner, à remuer en tous sens tandis que les bouches s’ouvraient pour laisser s’échapper les sons de cette macabre rigolade, de cette sinistre et funèbre démonstration de joie.

→ A suivre

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