Pêle-mêle

4 octobre 2015

Apocalypse est pour demain (53)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Je cherchai le moyen, non de m’échapper de cette pièce qui représentait pour moi le comble de l’horreur – je savais bien que c’était impossible – mais de me réfugier dans un coin, de me terrer dans un angle, de me recroqueviller en me bouchant les oreilles pour ne plus entendre les rires en fermant les yeux pour ne plus voir ces horribles têtes. En fait, j’étais moins effrayé par la vue des cerveaux que par la vue des têtes vides qui riaient et des membres qui s’agitaient d’une façon incohérente.
Je me tournai donc vers la cuve et décidai de me concentrer pour ne pas me laisser aller à la terreur. Peu à peu, les rires cessèrent. Une voix s’éleva :
«Excusez-nous, Robin Cruzo, excusez notre allégresse intempestive et quelque peu grossière. Nous avons si rarement de la visite. C’est toujours un grand motif de joie de voir un nouveau venu se mêler à nous, avec cette apparence grotesque de terrien, tenant debout sur ses pattes et avec son cerveau dans sa misérable boîte crânienne. Oui, excusez-nous mais vous êtes si drôle, si ridicule ! »
Les rires reprirent. Horribles, ignobles, criards, stridents, gluants, torves, abominables.
Je fis un effort pour ne pas me retourner, pour ne pas lever les yeux, pour ne pas risquer de voir les têtes, pour rester face à la cuve remplie de cerveaux dont les mouvements, lents, apaisés, tranquilles, ondulant dans le liquide argenté ne correspondaient pas au son des rires et aux tressautements des crânes vides. Ces cerveaux n’étaient plus dans les têtes, mais je savais que par le truchement des tuyaux, des fils, des liquides, ils agissaient sur les corps emprisonnés dans le plafond.
En d’autres temps, il eût été amusant de spéculer, de chercher à quel corps correspondait telle cervelle, mais je n’avais pas le goût de jouer à cette sorte de recherche. Lorsque les rires se calmèrent, la voix reprit :
«Vous êtes ridicule, mais vous ne nous en voudrez pas de nous être moqués de vous puisque, désormais, vous faites partie des nôtres. Tous, nous avons eu votre apparence. Donc, tous, comme vous, nous avons été ridicules. Avant d’exister comme nous existons maintenant, d’une façon rationnelle (c’est-à-dire avec le mépris total de nos corps que nous avons abandonnés et jugeons juste bons à servir de revêtement de sol) et dans le plein épanouissement de nos cerveaux. Oui, Robin Cruzo, vous êtes ridicule avec votre petit corps d’humain terre à terre, votre cervelle qui ne voit pas
plus loin que la cage de votre crâne. Vous êtes ridicule mais cela ne durera pas longtemps. Vous avez été jugé digne de faire partie des collaborateurs du Grand Maître. – Vous allez prendre place à nos côtés, nous qui sommes ses ministres et avons suivi votre évolution depuis le premier jour où votre chance fut décelée, jusqu’à cette heure où vous venez renforcer notre assemblée. »
Quelques murmures d’appréciation s’élevèrent parmi les assistants.
S’élevèrent, ou plutôt descendirent puisque lesdits assistants se trouvaient pris dans le plafond.
La voix poursuivit:
«Oui, nous sommes ravis de vous voir rajeunir notre académie. Et, puisque le cerveau a toujours été considéré comme le siège de l’âme et de l’intelligence, nous nous réjouissons de voir bientôt le vôtre « siéger » parmi  nous. Cher Robin Cruzo, nous allons vite vous débarrasser de ce corps stupide.
- Quoi?… Comment?… bredouillai-je. Vous ne voulez pas dire que vous…
-Nous allons permettre à votre cerveau de s’évader de cette étroite prison qu’est votre tête, et lui permettre de nous rejoindre, dans ce bain chimique où vous verrez comme il fait bon reposer. »
Avais-je bien entendu? Ôter mon cerveau de ma tête. Ouvrir ma tête!
Découper mon crâne! Sortir mon cerveau de mon crâne après l’avoir ouvert.
Je ne savais pas comment j’allais agir, mais il n’était pas question de me laisser sortir le cerveau de la tête. Je me voyais mal finir mes jours le corps pendu à un plafond, tandis que ma cervelle tremperait en compagnie d’autres blocs de matière grise, dans une sorte de pot-au-feu de l’intellect ou de marinade de la pensée. Mais je ne voyais pas non plus comment je pouvais agir – oh, pas pour m’échapper: il était évidemment impossible de sortir de cette casemate à cervelles – mais pour entamer une action.
Voyons. Je ne pouvais rien tenter contre la cuve elle-même. Elle était trop solide, et sans doute protégée par quelque mécanisme infernal. Agir contre les «corps» suspendus n’offrait aucun intérêt. Les ministres du Grand Maître avaient déclaré eux-mêmes qu’ils méprisaient leur enveloppe charnelle (d’où leur décision symbolique de transformer celles-ci en revêtement de sol, forme suprême de dédain).

→ A suivre

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