Apocalypse est pour demain (54)
M’attaquer aux fils, aux tuyaux reliant les corps aux cerveaux était également stupide. Je n’en connaissais ni le fonctionnement, ni le schéma de montage et risquais d’être foudroyé par quelque système de défense avant d’avoir obtenu le moindre résultat.
Ce qu’il fallait avant tout: gagner du temps. Éviter de voir arriver la machine, la créature, l’appareillage, la troupe, enfin la chose qui risquait de vouloir me sortir le cerveau de la tête. J’entendis à nouveau la voix qui ricanait.
« Oui, cher Robin Cruzo, nous allons vous débarrasser de ce corps stupide. »
Puis j’entendis derrière moi, dans mon dos, un bruit étrange. Comme un bruissement d’ailes, un froissement de tissu. Je m’efforçai de ne pas me retourner. Je ne voulais pas voir les têtes. Pas les crânes vides. Pas les yeux glauques. Pas les mains molles. Pas les jambes flasques. Un autre son me parvint. Un bruit caoutchouteux. Je ne peux le désigner autrement. Puis un cliquetis, comme si des dizaines de mains se passaient des épées, ou aiguisaient des couteaux.
Cette fois la curiosité l’emporta sur la sensation de malaise qui me serrait la gorge lorsque je voyais les corps des «ministres». J’imaginais le pire. Et le pire était toujours possible – tout ce que j’avais déjà vu était tellement dément. Ne s’agissait-il pas d’une farce du Grand Maître, ou de ses collaborateurs.
Une sinistre farce dont je faisais les frais et qui allait me faire périr.
N’étais-je pas seulement le jouet de ces cerveaux sadiques. N’y avait-il pas derrière moi des oiseaux de métal? Des chauves-souris d’acier? De monstrueuses guêpes de fer? (puisque j’entendais des bruits d’ailes).
N’y avait-il pas d’horribles créatures issues d’abominables greffes?
D’épouvantables croisements? De terrifiantes mutations? (puisque j’entendais des sons caoutchouteux).
N’y avait-il pas d’impitoyables robots munis d’armes blanches prêtes à me transpercer, me piquer, me trancher (puisque j’entendais des bruits d’épées, ou de poignards, ou de couteaux). Je me retournai brusquement.
Dieu du ciel !
J’avais prévu le pire. J’avais pensé que le pire n’était peut-être pas le pire, tant le pire pouvait être plus horrible, mais ce que je voyais était encore pire.
Les têtes, les horribles têtes étaient toutes masquées. Oh, je n’avais plus à craindre la vue de leurs bouches tordues par un rictus écoeurant. Et je n’avais plus à craindre la vue des mains molles, car toutes les mains maintenant portaient des gants. Et je savais ce qui faisait un bruit d’épées.
Ce que j’avais pris pour un bruit d’ailes, c’était le froissement du tissu des masques de chirurgien qui cachaient tous les visages. Le son caoutchouteux était celui des gants de chirurgien qui dissimulaient toutes les mains.
Et le bruit d’épées, de couteaux, de poignards, était celui des bistouris, des scalpels, des pinces, de tous les instruments de chirurgie que tenaient les horribles corps du plafond.
Au milieu de tous ces sons dont je comprenais maintenant l’origine, la voix disait toujours :
«Oui, cher Robin Cruzo, nous allons vous débarrasser de ce corps stupide… Vous débarrasser de ce corps stupide…»
Fou de terreur, car je comprenais ce qui allait se passer – les chirurgiens du plafond allaient m’arracher le cerveau du crâne -, je voulus fuir, mais déjà le sol montait… Le sol lentement se rapprochait de cette armée de mains, combien étaient-elles… Quarante, quarante-cinq… (Non… Il fallait un nombre pair.)
Vers moi ondulaient ces visages masqués, ces chirurgiens de l’épouvante aux crânes vides.
Au-dessus de moi se levaient les instruments qui allaient couper mes chairs, scier mes os, arracher mon cerveau, s’emparer de moi au plus profond de ma personnalité.
Je tombai à genoux. Non, je n’allais tout de même pas craquer.
Le plancher se rapprochait du plafond. Les mains armées de scalpels se rapprochaient de moi. Et je me rapprochais de ma dernière heure. Car pour moi, finir dans un bocal était pire que la mort.
Je ne doutais plus maintenant de la sincérité des «cerveaux» qui voulaient m’admettre à leurs côtés dans leur bain chimique. Comme toujours dans ces cas-là les pensées tournoyaient à toute vitesse dans ma tête – qui, pour l’instant, était toujours entière.







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