Pêle-mêle

12 octobre 2015

Il y aura demain un an …

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
22 septembre 1863.

Il y aura demain un an que nous sommes mariés. Alors l’espérance du bonheur, maintenant l’attente du malheur. Jusqu’à présent, je croyais que c’était une plaisanterie, mais je vois que c’est presque la vérité. A la guerre ! Quelle est cette bizarrerie ? De la légèreté, non, ce n’est pas vrai, c’est de l’inconstance. Volontairement ou involontairement, je ne sais, il s’efforce d’arranger la vie de manière à me rendre tout à fait malheureuse. Il m’a mise dans une situation telle que je dois avoir constamment présente à l’esprit cette idée : aujourd’hui ou demain, je resterai sans mari avec un enfant et peut-être avec deux. Chez lui, tout est caprice, fantaisie du moment. Aujourd’hui, il se marie, ça lui chante, il engendre des enfants. Demain l’envie lui prend d’aller à la guerre et il nous abandonne. Je dois désirer la mort de l’enfant car je ne survivrai pas à Liova. Je ne crois ni à cet enthousiasme, ni à cet amour de la patrie chez un homme de trente-cinq ans. Comme si les enfants n’étaient pas la patrie, comme s’ils n’étaient pas Russes eux aussi ! Il est prêt à les délaisser parce que cela l’amuse de galoper à cheval, de regarder comme la guerre est belle, d’écouter siffler les balles. Mon respect pour lui commence à faiblir en raison de son inconstance et de sa lâcheté. Son talent l’emporte presque sur la famille. Qu’il justifie son désir ! Pourquoi l’ai-je épousé ? Mieux eût valu épouser Valérian Pétrovitch Tolstoï, je me serais séparée de lui sans peine. En quoi Liova avait-il besoin de mon amour ? Ce ne sont là que coups de tête. Maintenant c’est moi qui suis coupable, je le sais. Il boude. Coupable de l’aimer et de ne vouloir ni m’en séparer, ni le voir mourir. Qu’il boude ! J’aurais dû me préparer plus tôt, c’est-à-dire cesser de l’aimer afin qu’il me fût plus facile de le voir partir. Qu’il me repousse tout à fait, je m’éloignerai. Il en a assez d’une année de bonheur, maintenant il obéit à de nouvelles fantaisies. Ce genre d’existence lui est fastidieux. Il n’aura plus d’enfants, je ne veux pas lui en donner pour qu’ensuite il les abandonne. En voilà un despotisme ! « Je veux, tu n’as rien à dire. » En attendant, il n’y a pas de guerre et il reste ici. Tant pis ! Il faut attendre, languir. Si cela pouvait avoir une fin ! Le plus grand mal, c’est que je l’aime. Dès que je lui vois l’air triste, j’ai l’âme bouleversée.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

2 Réponses à “Il y aura demain un an …”

  1. Pourquoi ces destinées,sont-elles utiles à notre amour,mais la vérité a tant de mystères,
    très bonne soirée Ditch.

    Dernière publication sur Chasseur d'Images Spirituelles : La vie est bien triste à ce jour

  2. ditchlakwak dit :

    Le journal de Sophie est passionnant. Un couple hors norme, impossible qui n’a pas cessé de se déchirer… elle avait dit  » Si je pouvais le tuer, puis le recréer exactement identique, je le ferais avec plaisir « …
    A lire « A qui la faute » récit de Sophia en réponse à « La Sonate à Kreutzer » la nouvelle où Tolstoï évoque sans pitié leur mariage.
    Bonne journée Loïc

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