Apocalypse est pour demain (55)
Voyons ! Jusqu’à maintenant j’avais toujours triomphé des situations les plus périlleuses en profitant ou de la disposition des lieux, ou de la disposition d’esprit de mes adversaires. La disposition des lieux ne pouvait rien m’apporter. La disposition d’esprit des cerveaux? Si j’avais réussi par la ruse (et par la parole, sa fidèle servante) à me tirer d’affaire avec le Grand Maître, je devais pouvoir en faire autant, par le même moyen, avec ses ministres.
Je décidai donc de jouer le récipiendaire d’une assemblée passant la pommade à ses prédécesseurs. Allons-у, pensai-je, de la courbette verbale, de l’éloge, du compliment, du léchage rhétorique. Flattons-les et, ensuite, posons des questions. Personne ne résiste au doux plaisir de parler de soi. Si j’arrive à cela, je gagnerai un temps considérable.
«Messieurs, dis-je, vous me voyez confondu, abasourdi et stupéfait de la considération que vous me témoignez. Faire partie de votre illustre assemblée, être l’un des collaborateurs, l’un des « ministres » du Grand Maître, puisque c’est ainsi que vous vous êtes vous-mêmes désignés, est un honneur auquel je n’aurais jamais cru pouvoir accéder. Je constate que vous allez découper mon misérable corps, et ouvrir ma médiocre tête pour permettre à mon cerveau de s’épanouir auprès des vôtres. Vous m’en voyez confus et flatté. Mais permettez, je vous en prie, à celui qui n’est encore qu’un misérable conducteur, de demander une faveur. Celle de savoir qui vous êtes.
Quels mérites, quels hauts faits, quelle noble et généreuse attitude vous a fait reconnaître par le Grand Maître comme dignes de collaborer avec sa toute-puissance et son génie.
Messieurs, accordez-moi l’honneur supplémentaire de vous connaître avant d’être votre égal pour avoir le bonheur de vous respecter et vous considérer comme mes maîtres, un peu plus longtemps. »
Franchement, je n’étais pas mécontent de ce petit discours et attendis sans angoisse son résultat. Quelques secondes s’écoulèrent et, d’un seul coup, toutes les têtes, derrière leurs masques de chirurgien, se mirent à parler.
J’entendais des bribes de phrases, des tronçons de mots :
«Moi je. Moi qui. Je. Moi qui ai fait. C’est moi qui. Je. Moi. Personnellement pour ma part. Je. En ce qui me concerne. Je. Moi… »
- Allons, silence… Un peu de SILENCE, cria la voix qui jusqu’alors avait semblé parler au nom de tous. Messieurs, je vous en prie… Je vous en prie. »
Le vacarme continuait, s’organisant autour de cette dentelle de phrases, de cette résille verbale.
«J’étais à la fin de la guerre. Je suis. Moi qui ai pris cette décision. C’est votre faute si… Attention parce que. Autorité. Mesure qu’il fallait prendre.
Révolte inadmissible… »
-Messieurs… Messieurs, continuait la voix, ne sombrons pas dans les erreurs qui autrefois… »
J’avais atteint mon but. Demandant aux «ministres» de me raconter leurs prouesses, de me dire pourquoi ils avaient été désignés pour faire partie de l’élite, je savais qu’il y aurait des frictions, des vexations, des allusions, des mots tendancieux, de fallacieuses arguties, bref tout ce qui, de tout temps, a caractérisé le discours politique. Qui dit attaque, dit riposte.
Mon calcul n’était pas mauvais, qui consistait avant tout à gagner du temps.
Pendant que les têtes – ou les cerveaux – se querellaient pour savoir lequel avait le plus de mérite, on oubliait de m’ouvrir le crâne pour en extirper ma matière grise (dont j’avais d’ailleurs présentement le plus grand besoin si je voulais rester lucide et maître de moi).
«Je vous en prie, messieurs, continuait la voix, cela n’a pas de sens…
Un peu de calme… Où vous croyez-vous ? »
C’est alors que, distinctement, au milieu du vacarme, résonna cette phrase incroyable :
« Ferme-la, sale Turc ! »
Cette phrase, je l’entends encore tant elle tonna – (pour moi – car elle ne fut pas vraiment remarquée dans le tumulte).
« Ferme-la, sale Turc ! »
Cette phrase fut décisive, je n’ai pas peur de le dire. Elle fut cruciale. Elle fut sans doute la cause de tout.
«Ferme-la, sale Turc!»
C’est sans doute la phrase la plus importante qui fût jamais prononcée dans le monde, puisqu’elle en marqua la fin !







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