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1 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (57)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Tout à coup, le rire se tut et de sa voix la plus froide, la plus glacée, la plus sèche, la plus catégorique, le Grand Maître dit : « Ça suffit. »
Des parois, des éclairs jaillirent et tous les tuyaux alimentant les torses et les têtes qui bougeaient encore furent sectionnés. Les derniers corps retombèrent, mous et inertes. Un projecteur s’alluma. Et la voix du Grand Maître dit: «Ànous, maintenant!»
Une lumière crue, blanche, dure, éclairait le vaste récipient où, dans le liquide argenté, baignaient les cerveaux. Ceux-ci semblaient avoir diminué de volume. Ils rapetissaient leurs lobes, serraient leurs circonvolutions, tentaient de se faire tout petit, bref, cela se voyait, ils craignaient la colère du Grand Maître.
Le plafond (d’où pendaient les corps privés de vie) se mit à glisser.
La plate-forme sur laquelle je me trouvais se retrouva au sol. Et dans le fond de la salle, une seconde plate-forme, descendant à son tour, fit apparaître la Rolls de cristal du Grand Maître et le bocal contenant son cerveau.
Je sais que ce que je vais dire paraîtra extravagant, car difficile à concevoir – mais face au Grand Maître, les cerveaux des ministres fautifs avaient l’air penauds. (La différence entre un cerveau «normal» et un cerveau «penaud» repose sur des nuances si ténues et si frêles que seuls ceux qui ont suivi ce récit, non comme des lecteurs, mais en le vivant véritablement, me comprendront.)
Et le Grand Maître parla.
«Regardez, Robin Cruzo. Vous avez sous les yeux les chefs du monde.
Voici ceux qui ont remplacé les rois, les empereurs, les héros de guerre du temps jadis. Voici ceux qui ont pris la place d’Hannibal. César, Gengis Khan, Attila, et pour évoquer un passé plus récent, Charles Quint, Napoléon Premier et que sais-je encore.
Vous avez là les présidents des différents États unis du monde, groupant les anciens États turc, belge, suisse, danois, néo-zélandais, afghan, yougoslave, iranien, albanais, autrichien, finlandais, hongrois, chinois, japonais, américain, zaïrois et tout le reste.
Les présidents, sur le cerveau de qui repose toute une humanité et qui, à la première occasion – comme des enfants dans une auto-école -, se battent et s’insultent tandis que crèvent les nations qu’ils dirigent. »
- Je ne comprends pas, dis-je, comment ces cerveaux sont-ils ceux qui dirigent le monde? Que sont donc les présidents d’Amérique, ou de la République judéo-palestinienne, de l’Arabie israélienne, ou de la Belgique unifiée que nous voyons discourir à la télévision, et qui dirigent les guerres.
Ceux qui font les lois mondiales; ceux qui nomment les délégués à l’ONAU, ceux qui se rencontrent, s’embrassent, mangent ensemble, sourient, posent devant les caméras, se disent au revoir, et recommencent le lendemain les mêmes singeries, avec quelqu’un d’autre.
- Singeries, vous l’avez dit, Robin Cruzo. Ceux-là sont les présidents fantoches, les mannequins de son, les baudruches politiques, les poupées articulées, les polichinelles aux ficelles dociles, les joujoux mécaniques qui de tout temps ont figuré à la tête des fêtes, des remises de médailles, des inaugurations de chrysanthèmes, à la tête des parlements, des sénats, des assemblées, et qui depuis toujours ont été manipulés, téléguidés, programmés par les véritables chefs du monde. Les véritables étaient ceux
qui avaient l’argent, les moyens de pression, ceux qui avaient la connaissance et qu’on a appelés souvent les multinationales, les multisectes, les multichapelles, les  multi-ceci, les multi-cela.
Ceux qui semblaient diriger, qui croyaient diriger ont toujours été entre les mains des véritables forces. Je me suis emparé du système, Robin Cruzo, c’est-à-dire de ces forces. Je n’ai presque rien eu à faire. Le monde entier dépendait de l’automobile. Devenant le Maître de l’automobile, je devins le Maître du monde. Mais je n’ai rien changé aux apparences. Il y a toujours des présidents, dans le monde, qui pérorent, ronronnent, annoncent, déclarent, proposent, refusent, selon ma volonté. Il y a toujours des polices qui obéissent, des agents qui frappent, des militaires qui tuent,
sans savoir d’où viennent les ordres, quelles en sont les raisons. Sans savoir – permettez-moi cette plaisanterie – qui est le cerveau. »
Et à nouveau ce rire insoutenable, insupportable, suffisant, hautain mais  incontestablement triomphant du Grand Maître résonna, terrorisant encore plus les cerveaux fautifs.

→ A suivre

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