Pêle-mêle

8 novembre 2015

Apocalypse est pour demain (58)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

«Oui, Robin Cruzo, pour diriger le monde vers son avenir doré, vers cette société future dont j’avais décidé de lui faire don, j’avais réuni un noyau de spécialistes, représentant tous les pays. Je les ai fait profiter de mon secret, le bonheur de ne plus avoir de corps et à défaut d’être un pur esprit, de n’être qu’un cerveau. Je croyais qu’ils étaient à jamais détachés de cette vieille ânerie d’idéologie nationale. Il a suffi que vous arriviez, Robin Cruzo, pour prouver que même séparés de leur enveloppe charnelle, ces cervelles animales avaient encore le goût de se combattre, et des manières qui rappellent la société dont je ne veux plus. Ce ne sont que des chiens qui choisissent l’heure infâme où la terre agonisante pleure pour violer ma loi.
Et puisque ce sont des chiens, il convient de les traiter comme tels.
Aidez-moi, Robin Cruzo. Ils se sont battus de la façon la plus archaïque, la plus sotte, la plus vulgaire. Vous allez les punir pareillement. Puisque vous avez des mains, et des bras, servez-vous-en. Fouettez-les. »
Devant moi s’ouvrit une sorte de placard contenant un matériel de torture qui avait dû servir à plus d’une expérience horrible.
«Allez-у, dit le Grand Maître. Fouettez-les. »
Je saisis un fouet. Ce n’était pas le moment de discuter. Je n’ai jamais aimé faire du mal aux gens. Mais après tout, ces cerveaux étaient ceux qui voulaient me découper la boîte crânienne quelques minutes auparavant. Et puis, lorsqu’il n’est pas poussé trop loin, le châtiment corporel n’a jamais fait de mal à personne. Châtiment corporel ?
Oui, mais ils n’avaient pas de corps !
Je pris le fouet et m’approchai de la cuve où baignaient les cerveaux.
Timidement, je fis claquer la lanière, m’attendant à ce qu’un cri de douleur retentisse, correspondant à la violence du coup. Mais le cerveau que j’avais atteint se contenta de frémir et de se recroqueviller comme le font certains animaux marins dès qu’on touche leurs tentacules. Aucun cri. Aucun bruit. Je me rappelai tout à coup que les cerveaux avaient été déconnectés, séparés de leurs corps et que n’étant plus reliés à leurs organes d’expression, ils ne pouvaient plus ni crier, ni gémir, ni même parler et par conséquent, demander pardon. Ce qui était très ennuyeux pour moi.
Fouetter quelqu’un qui ne demande pas pardon ne présente aucun intérêt.
Par ailleurs, les cris de douleur donnent une indication sur la résistance du supplicié et ses possibilités de supporter la torture. Ne pas l’entendre gémir risque d’entraîner à frapper trop fort, ou trop longtemps.
Tout en réfléchissant à ces choses importantes, je continuai à flageller les cerveaux, m’efforçant de les reconnaître (ce qui était difficile) pour ne pas toujours frapper les mêmes.
En fait, je m’efforçais d’être un bourreau équitable.
Sans doute mon travail plut-il au Grand Maître qui me dit tout à coup :
«C’est bien, vous pouvez arrêter.» Il ajouta: «Finalement, Robin Cruzo, vous m’avez combattu, mais vous êtes le moins retors, le moins sournois de tous les humains que j’ai rencontrés depuis que je suis le maître de cette terre. Vous êtes une bonne recrue.
Je crois que nous allons faire du bon travail ensemble. Et tout d’abord déménageons
ce troupeau de cervelles. Nous n’avons plus besoin de ces prétendus « ministres ». À partir de maintenant, vous serez mon seul assistant.»
J’étais sur le point de répliquer que je ne serais peut-être pas capable, que c’était un trop grand honneur, ou quelque chose de ce genre, mais mon subconscient me donna le conseil de me taire, conseil que je suivis immédiatement. Ce n’était pas le moment de faire le modeste et de risquer de perdre ce que j’avais toujours de plus précieux, c’est-à-dire la vie.
Tout au plus me risquai-je à dire:
« Excusez-moi, Grand Maître, mais vous êtes sûr que vous n’aurez plus besoin d’eux? Ce sont, vous l’avez dit vous-même, des spécialistes.»
Le Grand Maître pouffa. Sa voix étant transmise par le klaxon, ce pouffement était étrange, à la limite malsain.
«Je n’ai jamais dit qu’il s’agissait de spécialistes de la technique, Robin Cruzo, mais de spécialistes de la politique. Donc, des gens dont on peut se débarrasser sans que qui que ce soit puisse en subir le moindre dommage.
Ils m’ont servi, pendant quelque temps. Leur astuce, leur rouerie, leur vénalité m’ont rendu service pour manipuler les êtres et les États, mais maintenant, je n’ai plus besoin d’eux. Comme tous les politiciens, ils ont atteint – vous l’avez constaté vous-même – leur point optimum d’incompétence.
Oh, nous n’allons pas les faire disparaître. Ils peuvent encore être utiles, ne serait-ce que pour les travaux de traduction, ou something like that.

→ A suivre

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