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11 novembre 2015

Je voudrais le saisir

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
17 octobre 1863.

Je me sens incapable de le bien comprendre, c’est pourquoi je l’épie si jalousement. Je suis ses idées, ses actions dans le passé et dans le présent. Je voudrais le saisir, le comprendre entièrement, qu’il fût avec moi comme il fut avec Alexandrine. Mais je sais que c’est impossible et n’en suis pas blessée. Je conviens que pour cela je suis trop jeune, trop sotte et trop peu poétique. Pour être telle qu’Alexandrine, sans parler des dons innés, il faudrait être plus âgée, sans enfant, célibataire même. Je ne me froisserais pas s’ils continuaient à échanger des lettres, mais il me serait pénible qu’Alexandrine pensât que la femme de Liova n’eût pas d’autre avantage que celui d’être de relations faciles et ne fût bonne qu’à veiller sur les enfants. Si jalouse que je sois de Liova, jalouse de son âme, je sais qu’on ne peut effacer Alexandrine de sa vie. D’ailleurs, il ne faut pas l’en supprimer, elle a joué un joli rôle dont je suis incapable. Il a eu tort de ne pas lui envoyer ces lettres. J’ai pleuré parce qu’il ne m’avait pas dit tout ce qu’il lui écrivait et parce qu’il s’est exprimé ainsi : « Les choses que je suis seul à savoir. Je vous les communique, ma femme n’a rien à y voir. » Comme je voudrais la connaître plus intimement ! Me trouverait-elle digne de lui ? Elle le comprenait bien et l’appréciait beaucoup. Les lettres d’Alexandrine que j’ai trouvées dans la table m’ont fait penser à elle et à ses relations avec Liova. Une de ces lettres est parfaite. Parfois, l’idée me vient de lui écrire sans en rien dire à Liova, mais je ne m’y décide pas. Elle m’intéresse et me plaît infiniment. Depuis que j’ai lu la lettre que Liova lui a adressée, je n’ai cessé de songer à elle. Je pourrais l’aimer. A en juger par mon état moral, je ne suis pas enceinte et voudrais bien ne pas l’être de longtemps. J’aime Liova terriblement et ai peur de voir cet amour croître de jour en jour. Je ne pense pas qu’il se laisse aller. J’attends avec impatience le moment où il cessera d’être inquiet et mécontent de lui. C’est une joie pour moi de le sentir dans de meilleures dispositions. Ce travail intérieur abrège sa vie qui pourtant m’est si indispensable.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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