Apocalypse est pour demain (62)
«Une armée sans armes, Robin Cruzo, cela peut servir au monde que je prépare. Un monde qui aura besoin d’engins pour ouvrir des routes, pour lancer des ponts, pour aider les populations en cas de catastrophes naturelles.
Pour agir lors de toutes les épreuves qui peuvent maltraiter l’homme. »
« Oui, poursuivit le Grand Maître d’une voix élégiaque, c’est pour aider l’homme que l’armée est nécessaire. »
Je pensai: «Mais alors, le Grand Maître n’a pas menti. Il aime vraiment l’Humanité. Tout ce qu’il m’a raconté sur la nécessité de détruire les automobilistes pour pouvoir fonder une société future est donc vrai… »
«Mais d’où viennent tous ces cerveaux, qui conduisent les tanks, les camions, les jeeps? dis-je.
- Ce sont des gens comme vous, répondit le Grand Maître, qui après avoir subi les épreuves du temps et de l’horreur m’ont prouvé qu’ils avaient compris où était la vérité : n’être qu’un cerveau dirigeant une machine vaut mieux qu’être un corps gouverné par une mécanique imbécile. Lorsque j’aurai fait admettre librement ce principe, partout et par tous, alors dans tous les domaines, industrie, art, agriculture, etc. Tout ira bien.
-Vous voulez dire, Grand Maître, que votre société future ne sera composée que de cerveaux? Que les humains tels qu’ils sont, tels que je suis n’existeront plus dans votre monde, qu’ils ne seront plus que des cervelles ballottées dans des bulles de verre et reliées par des tubes aux machines qu’ils feront fonctionner…
- Oui, dit le Grand Maître. Et l’on ne pourra pas faire autrement, car… »
Il ne put finir sa phrase.
Des lampes s’étaient allumées partout dans la gigantesque salle de manoeuvre. Des sonneries retentissaient de toute part. Des avertisseurs faisaient un bruit d’enfer. Et des voix préenregistrées se mirent à hurler dans des haut-parleurs.
«Cote atteinte. Attention cote dangereuse humano-automobile atteinte.»
Le Grand Maître poussa un cri d’impatience.
«Ah, voilà ce que je craignais! Nous avons perdu trop de temps. C’est votre faute, Robin Cruzo. »
ses Je me fis tout petit, mais il se calma.
«Bon, cela ne fait rien. Fort heureusement, nous sommes prêts depuis quelques jours. Ce défilé militaire faisait justement partie des vérifications finales. »
Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. Tous les véhicules militaires s’étaient rangés en bon ordre dans l’immense salle souterraine. Par des voies mystérieuses arrivaient, entre les véhicules, de longues colonnes de containers à roulettes semblables à ceux dans lesquels j’avais fait pénétrer les «ministres». Ces containers étaient transparents et habités par des cerveaux, bien sûr, mais ils portaient des bandes de couleur, des insignes, des grades, indications absolument incompréhensibles pour moi. L’explication me fut bientôt donnée.
«Voici les techniciens dont je vous ai parlé tout à l’heure, Robin Cruzo.
Ce sont les plus grands spécialistes de la génétique, de la chimie, de l’électronique, de l’architecture, des problèmes concernant l’eau, la terre, l’électricité, la microbiologie ferrugineuse et la gynécologie arboricole. Tout ce qui peut conduire au progrès absolu dans une société parfaite peut être réalisée par eux. »
Les sonneries continuaient de retentir, les lampes de clignoter, les voix enregistrées de répéter « Cote atteinte. Attention cote dangereuse humanoautomobile atteinte. » J’étais abasourdi par les événements, mais tellement anxieux de savoir ce qui se passait, que je criai:
«Mais à la fin, m’expliquerez-vous de quoi il s’agit? Quelle est cette histoire de cote dangereuse atteinte? Et puisque vous venez de dire que c’est ma faute, en quoi cela me concerne-t-il?»
- Ne vous impatientez pas, dit le cerveau. La cote que nous venons d’atteindre est celle de saturation automobile absolue. J’ai dit que c’était votre faute car j’ai perdu du temps à vous donner des explications, à discuter, à discourir et philosopher avec vous. Ce faisant, j’ai quelque temps négligé de contrôler mes cadrans, de vérifier mes appareils et ne me suis pas rendu compte du danger. Les automobiles sortant des usines, les conducteurs en âge de prendre un véhicule en main ont dépassé le nombre d’êtres humains tués et de voitures détruites par mes dispositifs. Nous avons atteint le seuil
absolu de saturation. La cote irréversible indiquant que les automobilistes ne pourront plus être contrôlés, le point de non-retour marquant leur fin irrémédiable, mais tout cela n’est pas très grave. Tout était prévu depuis longtemps. Nous allons simplement avancer notre date de départ de quelques jours.








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