Pêle-mêle

13 décembre 2015

Apocalypse est pour demain (63)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

- Votre départ, dis-je. Votre départ pour où?
- Pour la nouvelle terre, voyons. Depuis quelque temps, je vous parle d’une nouvelle civilisation, d’une société future. Vous ne pensez tout de même pas que cette société parfaite, équilibrée, structurée, calculée, j’ai songé à la faire sur cette planète maudite. Nous allons partir nous établir sur une nouvelle terre, Robin Cruzo, excusez-moi. »
Le Grand Maître cessa de me parler. Je vis son cerveau s’agiter sur la plaque aux zones de couleurs qui lui permettait d’agir sur tous les dispositifs de son univers. Cela eut pour résultat de faire cesser les sonneries, les sirènes et les avertisseurs divers. De faire taire également l’horripilante voix qui ne cessait de répéter «Cote atteinte… Attention, cote atteinte.»
Sans doute selon les ordres du Grand Maître – ordres évidemment télépathiques puisqu’il n’y avait que des cerveaux -, les véhicules de l’armée s’étaient ébranlés et roulaient vers le fond de l’immense salle de manoeuvre.
Ce fond, je l’ai dit, était si éloigné que le terme «horizon» l’aurait mieux désigné. Les véhicules avançaient donc vers l’horizon, et à l’horizon apparaissait, très loin, une sorte de lueur, rouge, orange et or, comme un lever de soleil. Mais nous étions à 50 ou 100 mètres sous terre, et il n’était pas question de voir se lever quelque soleil que ce soit. À moins que… Non. Un soleil artificiel? Cela n’était pas possible. Et pourtant le Grand Maître avait parlé d’une nouvelle terre. Alors ! À nouvelle terre, nouveau soleil ! L’idée
était-elle si folle? J’en avais déjà tellement vu, des choses folles.
Je me risquai.
«Grand Maître, vous venez de parler d’une nouvelle terre. Dois-je comprendre que vous avez créé une nouvelle planète pour y installer votre société de l’avenir?»
Le Grand Maître interrompit un instant son action sur les zones colorées du disque de commandement sur lequel il reposait.
«Non, Robin Cruzo. Nous allons nous rendre sur une nouvelle terre, mais je ne l’ai pas fabriquée. Je l’ai détectée, examinée. J’en connais déjà tous les recoins, toutes les possibilités, toutes les beautés, toutes les saveurs, toutes les voluptés. Je sais qu’elle est saine et belle, vierge et jeune et n’a jamais connu la moindre pollution. Aidé par les ingénieurs, les techniciens, les cerveaux les plus qualifiés et les plus intelligents de ce vieux monde, ceux qui refusaient l’automobile, sans pour autant devenir des piétons
stupides et bornés, ceux qui disaient non à l’abrutissement par la voiture, mais oui au progrès, ceux qui repoussaient la civilisation de consommation, mais non la civilisation de dégustation, j’ai construit l’engin qui va permettre de nous y rendre. »
La Rolls de cristal s’ébranla. Nous prîmes l’allée centrale, qui restait dégagée malgré l’activité qui continuait de régner dans le gigantesque local. Nous roulâmes vers le fameux horizon où l’on apercevait la violente lumière. Le sol ne cessait d’être incliné. Nous descendions de plus en plus.
Étions-nous à 200, à 300 mètres sous terre? Je ne sais. Nous roulions…
Nous roulions et je la vis. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau!
L’acier, le platine, l’iridium, tous les métaux de la beauté formelle, tous les métaux puissants étaient rassemblés là. Elle était aussi gigantesque que fine, aussi puissante que racée. Elle avait d’admirables proportions, des lignes d’une absolue pureté. Dieu qu’elle était haute, qu’elle était belle!
«Cette fusée est votre oeuvre… murmurai-je… Grand Maître… C’est la plus grande merveille qui fût jamais créée sur la terre !
- Merci, Robin Cruzo. Votre admiration me touche, car cette fusée n’est pas seulement mon oeuvre, elle est moi.
- Oui, dis-je, c’est votre enfant!
- Non, dit le Grand Maître, elle est plus que mon enfant, elle est moi.
- Oui, rétorquai-je. Elle est vous, bien sûr. C’est votre oeuvre. Alors, c’est normal que vous y teniez !
- Vous ne comprenez rien à rien, s’énerva le Grand Maître. Elle est moi, parce qu’elle est mon corps. Je ne suis qu’un cerveau, Robin Cruzo. Un cerveau jusqu’alors greffé sur une automobile. Mais dans quelques minutes, j’installerai ma masse cérébrale dans le réceptacle qui m’attend, là-haut, dans la pointe de cette fusée. Chaque onde de ma pensée, chaque secousse de mes nerfs cérébraux correspondra à une manoeuvre, à un comportement de mon nouveau corps de métal. Mon cerveau sera le cerveau de ce chefd’oeuvre et voilà pourquoi je dis que cette fusée, c’est moi.
- Oui… oui, dis-je. J’avais compris.

→ A suivre

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