Apocalypse est pour demain (64)
Bien sûr, il m’était difficile d’envisager de perdre l’usage de mes bras, de mes jambes et de tout ce qui m’avait servi jusqu’alors d’organes ou de membres. Mais je dois avouer que cette fusée me semblait pouvoir être une prothèse acceptable, tant elle était puissante et belle.
L’image qui m’avait fait tant de fois sourire à la projection de films de science-fiction, l’image de la colonie de Terriens montant le long d’une passerelle et embarquant dans une arche de Noé des temps modernes pour aller conquérir une planète nouvelle, cette image, je l’avais présentement sous les yeux. Et il ne s’agissait pas d’un film. Seulement, il n’y avait pas la moindre trace de Terrien dans cet embarquement. Ne pénétraient dans le géant de métal que les véhicules de l’armée «rassurante» que nous venions
de passer en revue, et les containers à roulettes dans lesquels flottaient les cerveaux des savants et techniciens les plus brillants.
Pas le moindre Terrien. Et je me rappelai brusquement que j’en étais un.
Avec tête, bras et jambes et tout ce qui s’ensuit.
«Et moi, criai-je, moi?
- Vous, dit le Grand Maître, votre cas est délicat. Nous allons devoir faire vite si nous voulons sortir votre cerveau de cette carcasse inutile. Nous aurions gagné du temps si vous vous étiez laissé faire il y a quelque temps, lorsque cette séparation a déjà été envisagée.
- Mais je ne tiens pas à perdre mon corps, dis-je. Par ailleurs, je ne vois pas ce que j’irais faire dans cette fusée, avec vous. Je ne vous y serais d’aucun secours. Je vous ai proposé ma collaboration pour inventer des machines destinées à aider l’homme. L’homme ! Pas le cerveau.
-L’homme n’existe plus, Robin Cruzo. Nous avons atteint la cote d’alerte. Les policiers ne peuvent plus endiguer les voitures. La police n’a toujours été qu’une force imbécile. Sans le secours de la machine, et privée d’ordres précis, elle va rapidement succomber sous le flot des voitures. Et les machines, elles, ne réussissent plus à détruire assez. Bientôt, les conducteurs trop nombreux, et si bêtes, vont se déchirer entre eux. Il n’y a plus rien à faire. Plus rien à faire. »
Je me retournai pour faire face au cerveau dans son bocal, et lui tenir un grand discours sur le devenir de l’homme et les raisons d’espérer en lui.
Je ne sais ce qui se passait. Les véhicules de l’armée rassurante avaient tous pris place dans la fusée, il ne restait plus dans la salle de manoeuvre que quelques chariots circulant pour apporter les derniers chargements.
Le cerveau du Grand Maître fut sans doute troublé par le mouvement que je venais d’effectuer. La Rolls de cristal heurta de plein fouet un de ces derniers chariots transportant du matériel et qui coupait l’allée centrale pour s’engager vers une des portes latérales de la fusée.
Des collisions, j’en avais vu. J’en avais vu, des capots disloqués, des tôles froissées, des pare-chocs tordus, des toits enfoncés, des avants écrasés, des arrières broyés… Bref, j’avais vu quantité de voitures endommagées, mais jamais comme celle-là. De la merveilleuse Rolls de cristal il ne resta rien.
Ailes, portières, coffre, tout, absolument tout fut réduit, en un instant, en un tas de petits éclats de verre, millions de diamants épars sur le sol.
Et sur ce sol, également, au milieu des éclats, moi. Et surtout, sur le sol, pas seulement au milieu des éclats de la voiture, mais au milieu des éclats de SON bocal, le cerveau du Grand Maître. Pauvre cerveau, essayant tant bien que mal de se déplacer sur le sol, de ramper pour se rapprocher de la plate-forme aux zones de couleur lui permettant de reprendre le contrôle de son univers, de ses gardes, de sa police, de ses techniciens, de ses chirurgiens, de ses installations. Vivement, je ramassai le cerveau et le tins dans
ma main droite, tandis que de la gauche, je ramassai la plate-forme aux zones de couleurs que je glissai dans ma ceinture.
Incroyable destinée. Le Grand Maître, le cerveau le plus puissant du monde, victime d’une collision, d’un banal accident de la route.
Devant nous, ouvrant la marche, se trouvaient toujours les containers dans lesquels j’avais fait pénétrer les cerveaux des «ministres». Je pensai que pour quelque temps, cela ne ferait pas de mal à deux d’entre eux de cohabiter, ne serait-ce que pour apprendre à être plus tolérant envers les étrangers. J’attrapai deux containers et en dévissai le couvercle. Plongeant une main (la gauche, la droite tenait toujours le cerveau du Grand Maître), plongeant donc une main dans le premier j’en extirpai un cerveau que je fis choir dans le second. Les deux cervelles gigotèrent un instant mais se
calmèrent bien vite, elles n’avaient pas le choix.







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