Pêle-mêle

27 décembre 2015

Apocalypse est pour demain (65)

Publié par ditchlakwak dans "L'apocalypse est pour demain"

Dans le container devenu vide et rempli du liquide argenté sans lequel les cerveaux ne semblaient pas pouvoir survivre, je fis glisser celui du Grand Maître. Puis, je repérai les différents fils qui sortaient du récipient et vis qu’il y avait une prise comme on en utilise pour raccorder des hautparleurs.
Je bricolai rapidement le klaxon (qui avait résisté à la collision) et le branchai. J’entendis d’abord des bruits de friture puis la voix du Grand Maître, un peu modifiée mais parfaitement claire :
«Vous m’avez sauvé la vie, Robin Cruzo. Hors du liquide céphaloplatinien, un cerveau ne dure pas longtemps. Vous avez fait preuve d’initiative, je vous en remercie. Maintenant, veuillez, je vous prie, mettre au fond de ce container provisoire le disque de commandement encéphalo-lumineux qui me permet de diriger toutes les opérations et que je vois dans votre ceinture.
- Non, Grand Maître, dis-je.
- Comment?
- Non. Je vous ai sauvé, je l’ai fait de bon coeur. Mais je ne vous rendrai pas ce disque qui vous permet d’agir sur les appareils qui gouvernent le monde. Je vais vous installer à votre poste de commandement à la place que vous vous êtes réservée dans cette fusée. Cette fusée qui deviendra vous. (Le cerveau gloussa de joie à cette évocation.) Puis je redescendrai sur cette terre qui est mienne. Ensuite, je tenterai de faire comprendre à mes frères les humains que la civilisation automobile ne peut mener nulle part, qu’il faut y renoncer et recréer le monde tel qu’il était à l’origine, sain, pur et beau, parce que sans voiture. Je ferai sur cette terre avec l’aide des humains ce que vous avez l’intention de faire sur la vôtre avec l’aide de vos cerveaux.
-Impossible, grommela le Grand Maître. Mais puisque vous m’avez sauvé la vie, après tout, je vous laisse faire. D’ailleurs, je n’ai pas les moyens de lutter, vous avez entre les mains mon disque de commandement.
Je suppose qu’à la moindre tentative de révolte de ma part vous vous en serviriez sans en connaître le fonctionnement, ce qui ne pourrait que provoquer des catastrophes, nuisibles à mon départ.
- Exact, dis-je.
- Bien. Alors installez-moi à mon poste, en haut de la fusée qui va devenir moi. Là, je n’aurai plus besoin ni envie de contrôler la terre. »
Je pris le container sous mon bras et avançai vers la fusée. Les manoeuvres d’embarquement étaient terminées. Les portes étaient toutes verrouillées.
Je pris place dans l’ascenseur montant jusqu’au faîte, et pénétrai dans l’habitacle. Je ne perdis pas de temps à regarder comment tout était installé.
Au centre se tenait la bulle que je m’attendais à trouver. Elle contenait, bien sûr, du liquide argenté. J’y plaçai le cerveau. Immédiatement celui-ci ondula sur un disque de commandement semblable à celui qui se trouvait à ma ceinture et la voix du Grand Maître dit:
«Naïf, Robin Cruzo! Vous êtes en mon pouvoir, sur cette fusée. Elle est, croyez-moi, munie de tous les dispositifs possibles pour vous saisir et vous traiter de toutes les manières imaginables, mais vous me plaisez bien, je vous l’ai déjà dit. Allez,  sauvez-vous, Robin Cruzo. Essayer de sauver votre monde, vous n’y arriverez pas. »
Je me précipitai vers l’ascenseur et redescendis à toute vitesse. (Enfin, à la vitesse de l’ascenseur.)
Déjà la fusée dirigée par le Grand Maître, la fusée qui était le Grand Maître, se déplaçait.
Elle arriva au centre de l’immense salle, sur une aire de lancement.
Des sons jaillirent, le plafond s’ouvrit et… et puis ça va… Je ne vais pas vous décrire comment décolle une fusée.
J’étais seul sur la terre. Seul à savoir quoi, au fait. Le Grand Maître m’avait dit que la cote d’alerte était atteinte, mais je n’avais rien vérifié. Et si cela n’était qu’une vue de son cerveau dérangé. Je devais contrôler. Je ne manquais pas d’instruments pour cela. Je pensai tout à coup que, dans une certaine mesure, j’étais devenu le maître du monde. J’avais dans ma poche le disque de commandement. Oh, je ne savais pas comment il fonctionnait exactement mais en procédant par tâtonnements…
D’abord, il me fallait sortir de là. Je montai dans un des chariots ayant servi à amener le matériel près de la fusée et refis en sens inverse le trajet que je venais de parcourir avec la voiture de cristal. La longue salle, le corridor immense, la pièce où se trouvaient les cerveaux des ministres.
Comment faire pour faire monter le sol jusqu’à l’étage du dessus. Ma main à peine posée sur le disque de commandement, le sol monta. Qu’il redescende, pensai-je. Il le fit. Bon, alors, qu’il remonte. C’était plus simple que je ne le pensais. Le disque agissait par télépathie. J’aurai dû m’en douter.
Un cerveau n’aurait pas eu la bêtise de mettre au point un système tactile alors que – par définition – la télépathie était son élément.
Je me retrouvai donc dans le quartier général du Grand Maître. J’intimai au disque de commandement l’ordre d’allumer les circuits de télévision.
Horreur ! Épouvante ! Malheur et misère !
Sous mes yeux, des rues, des boulevards, des avenues, des quais, des ponts, des autoroutes, des voies de toute sorte et dessus ! Dessus, armés de pics, de manivelles, de barres de fer, de pare-chocs, de marteaux, d’outils de toutes natures, les  automobilistes, mes frères, des humains, des humains comme moi se battaient. Tout ce que j’avais vu, tous les massacres, toutes les tortures, toutes les horreurs, n’étaient rien à côté du spectacle que présentaient ces conducteurs hystériques en train de s’exterminer.
Les dents cassées tombaient, les yeux arrachés volaient, le sang coulant à flots rougissait le sol et les carrosseries, sur le bruit de fond banal des hurlements de douleur et des râles d’agonie, une mélopée faite d’injures et de cris de haine démontrait que le Grand Maître avait eu raison.
Les automobilistes étaient devenus fous.
Ayant atteint le seuil de saturation, les machines à tuer avaient cessé de fonctionner. Les policiers avaient été massacrés. Et chacun avait renoué avec les moeurs du temps jadis. S’insultant pour une place ou pour une manoeuvre malhabile, ils en étaient rapidement venus aux mains. Sur toute la planète (ce que je voyais sur les écrans était formel), le spectacle était le même.

→ A suivre

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