Les portes s’ouvrent toutes grandes, un frisson parcourt la foule. Sonia ne distingue pas les paroles que l’on crie du haut vers le public, mais c’est sans importance. L’actrice de
cinéma sort, rayonnante, au bras d’un svelte et charmant jeune homme.
Sa main gantée de vert vient effleurer ses lèvres lilas pour distribuer des baisers à la ronde. Des dizaines de baisers. Le vieux monsieur applaudit, ainsi que la grosse dondon, ainsi que le nabot, ainsi que la journaliste, ainsi que le député. Les caméras font des travellings, les micros sont pointés en avant. Le compagnon de l’actrice ne manifeste pas un plaisir particulier, il se contente de ricaner dans sa barbe et ses moustaches élégamment taillées. Mais il ne lui est pas désagréable d’être au centre de l’attention, lui aussi est un peu cabotin.
« Papa, souffle Sonia, ils ont gagné, tu entends, ils ont gagné ! ».
« Ma petite, nous nous en doutions, tu sais bien », répond le père en essayant de cacher le visage de sa fille contre sa poitrine, mais Sonia se dégage vivement et regarde de tous ses yeux. « S’ils n’avaient pas été achetés, ils t’auraient invitée à témoigner ».
L’actrice est en nage. Elle ouvre largement son manteau en descendant les marches.
Une petite brise soulève ses cheveux couleur écorce de citron. Hélas,la jeunesse seule peut se permettre de ne pas être excentrique ! Elle ne tient pas en grande estime tous ces gens qui applaudissent, bien que, sans cesser d’avancer, elle leur ouvre les bras
démonstrativement. On ne peut oublier, à vrai dire, que malgré leurs efforts pour se faire admettre du monde civilisé, ces gens là sont d’une catégorie inférieure. Hier encore, ils n’étaient tous que de vulgaires sovok(2), quoi de commun avec les élus nés dans le berceau des valeurs libérales. Et pour la liberté de son compagnon, sur le bras duquel elle s’appuie maintenant avec volupté, ils ne se sont pas battus pour des prunes, mais contre monnaie sonnante et trébuchante, non pas sortie de sa poche naturellement. Il n’en reste pas moins qu’il est le maître, eux n’étant que des rouages.
Comment les placer sur le même plan qu’elle qui luttait au nom de la justice et…de l’amour. Cette dernière information aurait dû rester secrète, mais que faire si le public est au courant…Quel plaisir d’éprouver que son corps, gavé d’hormones, cousu de fils d’or, dix fois remodelé chirurgicalement, et, malgré tout, marqué d’une inexorable flétrissure, avait excité le désir de cet homme si sensuellement grossier et brutal sous son vernis de bonnes manières. En admettant, bien sûr….Elle étouffe en elle un désagréable soupçon. Mais non, il est amoureux, elle l’a ébloui, elle l’a foudroyé. Des femmes comme elle , il n’y en a pas dans son pays de filles soumises, qui dissimulent sous un tas de nippe s absurdes tout ce que l’on peut cacher. Et même si il y a une part de vérité dans ce que les occupants russes ont tenté de mettre en avant au cours du procès, après tout, ils l’ont bien cherché. Pourquoi font-ils la guerre à ce petit peuple fier, à ces enfants de la liberté dans leurs montagnes sauvages….Leur culpabilité, face à l’Histoire, est gravissime, et il faudrait encore s’étonner qu’ils soient victimes de quelques manifestations isolées de cruauté ? La femme rejette cette pensée importune, peut-être parce qu’elle refuse de s’avouer que certaines des accusations portées contre l’élu de son cœur éveillaient en elle des soupçons d’ordre physique.
Ainsi, l’amour avait triomphé. Sans nul doute, il allait aujourd’hui lui exprimer sa reconnaissance, à elle qui s’était battue pour lui avec tant de panache. Elle ressemblait à s’y méprendre aux héroïnes de ses propres films.
Soit dit en passant, ce n’était pas non plus une mauvaise publicité pour elle qui, hélas, en avait passablement besoin. Mais fi, fi de toutes ces idées sombres ! C’était un jour splendide, le jour de leur victoire !
Encore une marche avant les embrassades et l’actrice fait soudain un faux pas. Son regard radieux et absent vient de rencontrer, dans la foule, celui d’une fillette aux cheveux châtains, portant un débardeur et un K-way. A première vue, elle doit avoir dans les treize ans, pas plus, en tout cas, elle n’a pas l’air d’être une de ses admiratrices. Elle la fixe de façon bizarre, elle n’a pas l’air de vouloir un autographe. Elle plisse les yeux, mais pas vraiment comme les myopes, son regard sombre et acéré semble jeter des glaçons. Sur le moment, l’actrice frissonne et s’enveloppe dans sa fourrure.
La fillette, dans sa rage impuissante, serre les poings. Ses doigts s’enfoncent dans la chair de ses paumes, les cinq doigts de sa main droite et les trois de la gauche. Elle a perdu deux doigts. On les a fait sauter d’un coup de revolver devant des caméras vidéo, pour que son père, riche négociant, ramasse au plus vite l’argent de sa rançon.
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(2)Désignation méprisante de l’homo sovieticus (le mot signifie également, en russe, une pelle pourramasser les ordures).(NdT)
A suivre