10 janvier 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (1)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Prologue.
Année 2002 : quarante six ans auparavant.
Jusqu’à l’âge de douze ans, Sonia(1)avait aimé l’Angleterre, cette même Angleterre dont elle foulait aujourd’hui les pavés avec ses baskets.Entre douze et treize ans, elle n’aimait plus rien ni personne. Même son papa, qui s’était révélé être un magicien de pacotille. Elle pleurait, elle criait, appelait au secours, et lui ne venait toujours pas, ne se dépêchait pas de la saisir dans ses bras, de l’emmener loin,à la maison, de les châtier cruellement. Avant, il pouvait tout, il submergeait sa chambre de poupées Barbie qu’elle n’appréciait guère, toutes clonées, avec leur riche garde robe. Il lui achetait la série médiévale des Lego qu’elle adorait. Il lui promettait de l’emmener passer les vacances en Angleterre, il la protégeait quand il y avait des querelles entre copines, la consolait après un cauchemar. Mais quand commença le cauchemar, le vrai, il s’avéra être d’une impuissance révoltante. Il lui fallut ensuite toute une année pour lui pardonner et l’aimer à nouveau. Mais, pour cela,elle avait dû mûrir,devenir tout à fait adulte. Elle avait dû elle-même étouffer les derniers mirages de cette enfance douillette dans laquelle son papa était le plus grand, le plus fort. Autrement, il aurait été au dessus de ses forces d’accorder son pardon à ce père totalement innocent et que le désespoir avait si prématurément privé de la jeunesse et de la beauté.
Il se tenait là, son père, à ses côtés, le bras passé autour des épaules de Sonia, ce qui l’obligeait à se courber inconfortablement vers la droite. Durant les trois années précédentes, elle n’avait presque pas grandi. A douze ans, elle mesurait déjà un mètre quarante huit et promettait de ne pas en rester là, sans espérer atteindre la taille d’un
top model, elle était sûre d’arriver au moins à un mètre soixante cinq, comme sa mère.
Aujourd’hui, elle avait quinze ans et n’avait pas dépassé un mètre cinquante. Et les vitamines, de toutes marques et de toutes les couleurs de l’arc en ciel, n’y pouvaient rien. Son père regardait Sonia sautiller, se hisser sur la pointe des pieds derrière le dos des cameramen, bruyants et joyeux drilles armés de caméras vidéo, des reporters éclatants de santé, le micro garni de mousse noire à la main. Elle ne voulait pas rater le moment où les portes donnant sur le large escalier allaient s’ouvrir toutes grandes. C’est que Sonia n’avait pas été autorisée à pénétrer à l’intérieur.
Comme il aurait voulu l’emmener loin d’ici, loin de cette vieille place gris perle, si séduisante dans son écrin de gazons en velours vert et qui illustrait naguère les premiers manuels d’apprentissage de Sonia. Pour lui faire travailler son anglais lui-même, il trouvait toujours une petite demi-heure, arrachée sinon à son business, du moins à son sommeil. Un répétiteur bien rétribué aurait pu aussi lui enseigner la langue, mais la lui faire aimer au point qu’elle se mette à la grammaire toute seule, c’eût été trop demander à un pédagogue.
Ils peuvent intervenir après, pour peaufiner,pour approfondir. Sa fille, il n’en doutait pas,devait maîtriser l’anglais mieux que lui. Ses parents, eux, ne pouvaient imaginer que leur fils verrait un jour l’Angleterre. Quant à lui, il était persuadé non seulement que sa fille effectuerait plusieurs voyages dans ce joyeux pays, mais que, si elle le désirait, elle pourrait y acquérir une vieille demeure à colombages recouverte de lierre de style Tudor ou, selon ses préférences, avec une façade cossue de la période des George. A qui donc irait cet argent dont il n’a pas lui-même le temps de profiter,
ni de goûter aux plaisirs qu’il procure.
(1)Sonia, diminutif affectueux de Sophia. Au cours du roman, ce même personnage apparaîtra sous les noms de Sophia (Sonia) Grinberg, de Sophia Sévazmiou (Sévazmios), de Sophia ou de Sophie.(NdT).







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