24 janvier 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (3)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Quant à cette grande maigre aux cheveux gris taillés à la mode, elle était précisément journaliste. Mais, voyez-vous, elle ne recueillait pas d’interview, c’est elle qui en donnait.
Elle racontait pour la centième fois comment, alors qu’elle se trouvait aux toilettes dans une cabane en planches, des soldats avaient surgi derrière elle, sans doute depuis la fosse sceptique où ils étaient cachés. Ils lui avaient avoué qu’ils n’avaient pas envie de se battre ici, mais qu’ils avaient peur de leurs chefs. Mais d’eux, ils n’en avaient pas peur du tout,c’étaient des bons gars,des braves types.
Kolia, lui, pour rien au monde ne les aurait suivis sous ces tinettes. Il n’avait pas du tout l’allure d’un héros, mais plutôt d’un lycéen de terminale qui avait endossé un uniforme trop grand pour lui. Il appelait Sonia « petite sœur »et essayait de lui apprendre de mémoire à jouer à Civilization en se passant de console vidéo. Il s’y entraînait déjà avant d’être fait prisonnier.
« Kolia, c’est vrai que tu crois tellement en Dieu ? », lui avait-elle demandé, sans se retenir, quand elle eût compris de quoi il s’agissait.
« Oh, petite sœur, je voudrais bien », et il fit glisser entre ses doigts la chaînette d’une petite croix. « Comment te dire ? Je suis allé à Pâques avec les copains voir la procession de nuit. C’est beau, bien sûr. Et la croix, c’est ma tante qui me l’a passée autour du cou juste avant que je parte comme appelé. Elle m’avait dit qu’elle me protégerait. Bon, elle ne m’a pas protégé, comme tu vois ».
« Alors,pourquoi? »
« Parce que, petite sœur, s’il sont tellement envie que je l’enlève moi-même, c’est qu’il ne faut absolument pas l’enlever. C’est qu’elle porte en elle plus de sens que je l’imaginais quand j’étais encore un imbécile heureux. Et toi non plus, tu n’as pas inventé la catapulte, ni les mathématiques ! ».
Et ensuite, Kolia, ils l’ont…..
Par contre, pour avoir séjourné dans les latrines, la journaliste a reçu un prix, même si son histoire de soldats qui rampaient par-dessous n’était que pure invention.
Et celui-là, à côté d’elle, lui aussi, c’était un journaliste, mais ce n’était pas à la télé que Sonia l’avait vu. Un nabot, avec son air d’enfant retardé et sa grosse tête à lunettes. Il s’était fait souvent filmer en leur compagnie sur une caméra vidéo d’amateur. Et comme Sonia avait horreur de ces caméscopes maintenant ! Celui qu’on avait à la maison, papa l’avait jeté directement à la poubelle, pour la plus grande joie de quelqu’un qui ignorait sans doute qu’il n’y a rien de bon à tirer de ces appareils. Mais, pour ces gens là, c’est un vrai plaisir, il faut voir les efforts qu’ils déploient pour figurer sur la pellicule. Comme cette grosse rombière, enflée comme un crapaud, qui joue des coudes pour s’approcher de l’objectif. A sa place, une autre aurait honte de son obésité et fuirait les caméras, mais elle (Sonia avait ses sources d’information), était ravie de son physique, de sa corpulence, de son triple menton, de sa frange grasse qui lui tombait sur les lunettes à l’épaisse monture de plastique sombre. Celles du vieux monsieur distingué qui la soutient galamment par le bras sont cerclées de métal fin. De sa main libre, il tient une serviette d’un modèle ancien ostensiblement usagé. Son visage respire l’honnêteté et la noblesse. Le pantalon de son costume poche avec naturel au niveau des genoux. Un bon grand-père au cou duquel viennent se jeter les petits enfants. Les représentants d’une des multiples associations, dont Sonia n’arrivait même pas à retenir le sigle, avaient organisé pour elle une rencontre avec ce monsieur, lequel s’était tellement ennuyé au récit de la fillette qu’il s’était assoupi. Lui aussi était présent aujourd’hui, et comment aurait-on pu se passer de lui ?






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