14 février 2016
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (6)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
La section féminine du magasin, naturellement, n’exposait rien à la vue : les vitrines teintées reflétaient seulement la rue. Mais, dans cette mystérieuse obscurité, se cachaient des trésors combien plus désirables, dignes de la caverne d’Ali Baba. Cependant, la douceur du temps retenait Zeïnab de se précipiter vers eux, selon son habitude. A la sortie, escortée des commis chargés de ses emplettes, il lui faudrait téléphoner avec son portable au cadi Malik. Ensuite, derrière les vitres fumées de la mercédes, adieu le joyeux paysage du matin. Avec ces vitres teintées, tu peux écarquiller les yeux autant que tu veux, il est évident que personne, à l’extérieur, ne tournera la tête pour répondre à ton regard. Bon, elle pouvait se donner encore un petit quart d’heure de flânerie, au pire, elle raterait un ou deux modèles du défilé.
Comme il fait bon ! Aujourd’hui, on supporte sans s’irriter les gémissements des mendiants qui vous harcèlent avec leurs sébiles.
On ne fait même pas attention aux cris suraigus et aux hurlements des enfants qui jouent dehors. La douce pite (feuille d’agave)offre sa gueule blanche entre les mains agiles du vendeur, prête à recevoir son hachis pimenté et brûlant que s’arrachent les chalands. Le couscous gras saute prestement du chaudron dans les cornets en papier. Les mouches tourbillonnent avidement au-dessus de la pahlava (pâtisserie au miel et aux noisettes) et du rahat lokoum. Aux terrasses, les consommateurs dégustent leur café noir à petites gorgées en le faisant passer avec de l’eau glacée. Comme ils sont agréables, au printemps, les Champs Elysées !
Mais la foule se hâtait vers l’Arc de Triomphe. Qu’est-ce qui pouvait bien y attirer les curieux ?
Eugène Olivier, qui avait failli faire tomber une femme replète en la bousculant, s’arrêta brusquement sous l’entrelacs des néons publicitaires du grand magasin. Mauvais,très mauvais ! Il était arrivé avec une demi-heure d’avance sur l’horaire prévu, même en tenant compte de la marge de sécurité indispensable. En soi, ce n’était pas une catastrophe,il pouvait toujours faire quelques pas en direction de l’Arc de Triomphe, vers où s’étirait le flot des badauds. Ce qui était grave, c’est qu’il avait mal géré son temps. Celui qui arrive trop tôt peut aussi arriver en retard. Sévazmiou, elle, se présente toujours et en tout lieu à la minute précise.
Il fut un temps, à ce qu’on disait, où l’on devait emprunter un passage souterrain pour s’approcher de l’Arc de Triomphe. Il est vrai qu’à l’époque, les voitures étaient bien plus nombreuses. Mais aussi loin qu’Eugène-Olivier remontait dans sa mémoire, le rond-point autour du monument avait toujours été livré aux piétons pour les fêtes populaires.
Aurait-on commencé à réorganiser ce lieu ? Un cercle au pied de l’Arc était délimité par une dizaine de conteneurs métalliques, semblables à ceux que l’on utilise pour les déchets.
Ils étaient placés à égale distance les uns des autres. Celui de droite, était rempli de pierres à ras bord, et un petit camion déversait sa benne dans celui de gauche.
Un autre véhicule, à vitesse réduite, traversait l’espace piétonnier. Ce n’était pas un véhicule utilitaire, mais une voiture de police, de couleur verte, avec, à l’arrière, un
fourgon pour le transport des prisonniers. Eugène Olivier allait se mettre en alerte, mais une voix intérieure, toujours présente, lui souffla qu’il n’en fallait rien faire : aucune bizarrerie ne devait le préoccuper. La terre aurait pu trembler, il devait à tout prix accomplir sa mission. La curiosité n’était pas de circonstance, il ne faisait que simuler l’intérêt pour atténuer l’erreur de sa présence prématurée.
Eugène Olivier rattrapa le véhicule qui fendait la foule à allure de tortue, et se mit à fixer du regard, avec une attention affectée, la portière grillagée à l’arrière du fourgon.
Derrière, il y avait un homme. La fourgonnette freina. Pourquoi amenait-on ce malheureux par ici où ne se trouvaient ni prison, ni Palais de justice ?
C’est à ce moment seulement qu’il remarqua des affiches fraîchement placardées sur les piliers de l’Arc et les kiosques publicitaires. Comme il était écoeurant d’avoir à déchiffrer les vermisseaux de leur graphie ! Mais ce fut inutile. Il y avait un Arabe assis sur un banc qui s’apprêtait à lire à haute voix aux femmes et enfants qui l’entouraient le prospectus qu’il tenait entre ses mains. Il suffisait de se joindre au groupe, en feignant d’être, lui aussi, illettré.
«Il a violé l’engagement juridique qu’il a lui-même signé pour avoir droit à l’embauche» lisait l’Arabe en souriant.
« Qu’est-ce que ça veut dire, monsieur Hussein ? » l’interpella une forte femme vêtue d’un parandja bleue. « C’est des mots compliqués ! ».
« Cegiaour (3), Myriam, expliqua l’homme sur un ton condescendant, avait promis qu’il livrerait toute sa récolte de raisin à l’usine de fruits secs. Et il fraudait. Tantôt c’était la faute du phylloxera, tantôt des gelées tardives. En fait, il cachait une partie de la vendange. Et tu devines toi-même pour quoi »
« Pas possible, il faisait du vin ?! Ah, le chien ! » s’exclama la dondon en joignant les mains.
« Un chien ! »
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3 Giaour, comme kafir, dans plusieurs langues de peuples islamiques, est un terme péjoratif désignant les non-musulmans
→ A suivre







