Mon journal
Mon journal est tout couvert de poussière, voilà si longtemps que je n’ai pas écrit. Aujourd’hui, j’ai envie de me cacher comme une enfant et d’écrire tout ce qui me passe par la tête. J’ai un si grand désir d’aimer tout le monde, de me réjouir de tout, mais il suffit qu’on porte la moindre atteinte à ce désir pour qu’immédiatement il s’évanouisse. J’éprouve pour mon mari une telle tendresse, tant de confiance et d’amour, sans doute parce qu’hier la pensée m’est venue que je pourrais en être privée. Je ne peux et ne veux pas penser à cela pour rien au monde. Si quelqu’un m’en parle, je me boucherai les oreilles et si c’est lui-même qui aborde ce sujet, je ne l’écouterai pas davantage. J’aime tant Tania ! A quoi bon me la gâter ? Du reste, on ne me la gâtera pas. Tout cela est vain. Sa présence me sera agréable, je m’occuperai d’elle. Je l’aime et pourrais faire beaucoup pour elle, mais les circonstances s’y prêtent peu. Je tâcherai de la distraire. Tania et Serge seront mes enfants, je veillerai sur eux et ce sera charmant. Il me semble que je suis moins égoïste que l’année dernière ; alors, je souffrais d’être enceinte et de ne pouvoir prendre part aux amusements de tous, tandis que maintenant je jouis de mes plaisirs. C’est moi la plus gaie de tous.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï







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