Quel sentiment étrange!
Quel sentiment étrange ! Dans un entourage si heureux, une peur et une angoisse continuelles et l’idée de la mort de Liova ne me quitte pas. Mes craintes augmentent de jour en jour. J’ai passé cette nuit dans de telles transes, j’avais tant de chagrin qu’aujourd’hui, j’ai pleuré en gardant la petite. J’ai vu nettement comment il mourrait, tout le tableau de sa mort s’est déroulé devant mes yeux. Ce sentiment est né en moi le jour où il s’est démis le bras. J’ai compris tout à coup que je pouvais le perdre et, depuis lors, je ne pense qu’à cela. Je passe mon temps dans la chambre d’enfants. J’allaite la petite, m’occupe d’elle et de Serge, ce qui réussit parfois à me distraire. Je pense souvent que Liova s’ennuie dans notre société de femmes et me sens incapable de le rendre heureux car je ne suis qu’une bonne niania et rien de plus. Ni esprit, ni culture solide, ni talent, — rien. J’aurais voulu que ce qui doit arriver arrivât bientôt, car mes pressentiments ne me trompent pas. Mes préoccupations au sujet des enfants, la présence de Serge sont pour moi une diversion, mais, au fond du cœur, je n’éprouve aucune joie et j’ai perdu ma gaieté. Naguère, j’ai pressenti que le jour viendrait où Liova aurait pour moi des sentiments hostiles, aujourd’hui, je crois qu’il a pour moi une haine silencieuse.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Sophie Tolstoï







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