L’enfance d’Eugène Olivier avaient été marquée par ce tableau : le servant d’autel mourant dans une résistance désespérée pour sauver Notre-Dame et le prêtre en tremblant, arrachant dans sa course son col en celluloïd, piétinant peut-être ce dangereux attribut vestimentaire avec, dans le même mouvement, sa consécration sacerdotale. Il n’aurait su expliquer pourquoi la fin atroce de son grand-père le chagrinait, le révoltait moins furieusement que la trahison de ce prêtre chaque fois qu’il pensait à Dieu. Dieu existait-il ?
Non, il n’y avait que des démons, et il existait des moyens d’en venir à bout. Sa main tâta involontairement la poche secrète qui avait été cousue à l’intérieur de son costume grotesque. Là se trouvait l’unique objet de sa foi.
Agréablement émoustillée, Zeînab se plongea enfin dans la fraîcheur du grand centre commercial comme dans un aquarium traversé par les ondes d’une pénombre caressante.
Ce local, éclairé par des centaines de spots, ne pouvait, bien sûr donner cette impression de demi obscurité qu’à des yeux encore aveuglés par l’éclat du soleil matinal. Les pieds un peu fatigués s’enfonçaient doucement dans la moquette moelleuse qui recouvrait le sol.
« Madame désire assister au défilé de mode ? s’enquit avec empressement une vendeuse vêtue du hidjab mauve (l’uniforme du magasin). Il vient de commencer, il reste encore de bonnes places ».
Zeïnab franchit avec plaisir les portes vitrées à ouverture automatique qui donnaient accès à une petite salle coquette où une quarantaine de femmes étaient déjà assises autour du podium. Elle repéra Assette à côté de la quelle se trouvait justement un fauteuil libre.
« Tu as déjà raflé toute la collection ou tu m’en as quand même laissé la moitié ? » souffla Zeïnab à l’oreille de son amie en s’asseyant confortablement.
« Comment m’as-tu reconnue ? » dit Assette en pouffant de rire derrière la voilette au crochet de son hidjab. C’était juste une question pour le principe : la jeune femme savait parfaitement que personne dans la salle ne portait le même vêtement couleur sable doré.
Difficile de trouver même à Paris une soie tissée aussi serrée, une authentique soie de Chine. Cependant l’animatrice annonçait au micro la présentation du modèle « Première rose ». Sur le podium surgit une jeune fille, fière de son bronzage artificiel, vêtue d’un pantalon noir pailleté d’or au dessus des chevilles avec le débardeur assorti qui dénudait le ventre, et, jetée sur les épaules, une chasuble en crêpe de Chine sans boutonnage ondulant au gré des mouvements. Les lèvres passées au rouge carmin étaient soulignées ostentatoirement d’un trait de crayon noir et, sur la tête, était piquée une rose en crêpe qui « semait » ses pétales dans les boucles de la chevelure.