« Peu m’importe les raisons, Sophie. Je me réjouis que ces pensées vous viennent, car vous avez vraiment matière à réfléchir ».
« Vous croyez ? », reprit la femme avec un sourire incrédule.
« Il ne vous est jamais venu à l’esprit, Sophie, que notre situation a quelque chose d’illogique ? Regardez comme les choses se présentent de votre point de vue. Vous étiez, et vous demeurez une matérialiste. Ne croyez pas que, du fait de nos conversations, je nourrisse quelque illusion à ce sujet. Donc, vous êtes une matérialiste. Moi, je suis un idéaliste, un mystique, je ne sais trop quelle étiquette vous m’attribuez dans votre for intérieur, en tout cas un homme qui plane dans les hautes sphères de l’abstraction ».
« Admettons ». La femme, en souriant, tira négligemment du paquet déchiré une nouvelle papirosse.
« Dans ce cas, expliquez moi pourquoi, de nous deux, je sois le seul à poursuivre un but pratique ? Cela fait longtemps que je voulais vous poser cette question, mais j’avoue que j’avais peur ».
« Seigneur, quel gosse vous êtes encore, Lotaire ! Croyez vous vraiment qu’il existe des mots qui pourraient me briser ? Allez-y, parlez ».
« Tout chimérique que puisse vous paraître mon objectif, il existe bel et bien, et, j’insiste là dessus, il est de nature concrète. La liturgie doit être célébrée. Tant qu’il restera un prêtre, une goutte de vin, une poignée de froment. C’est pour cette cause que nous donnons nos vies, que nous affrontons le martyre. Mais vous, les gens de la Résistance, vous n’avez aucun but. La guerre ne peut pas être une fin en soi, seulement un moyen. Et vous refusez de comprendre que, déjà, l’Europe ne peut plus être reconquise par les armes. La guerre que mène la Résistance depuis quelques décennies est perdue, perdue totalement ».
« Vous avez raison, mon père. Et comme vous voyez, je ne m’arrache pas les cheveux, même devant les vérités les plus cruelles ».
« Vous avez un réseau ramifié d’agents, des centres d’entraînement, des filières d’approvisionnement pour les munitions. Vous disposez, je suppose, de comptes en banque hors des limites de l’Eurabie. Ce n’est sans doute pas pour vos beaux yeux que les Chinois mettent leurs armements à la disposition des soldats du Maquis. Mais où est le but, vous n’avez pas de but. La guerre pour la guerre, un point c’est tout. Et des centaines de gens sont sacrifiés. Pour supprimer un seul misérable musulman, ce gamin, aujourd’hui, a risqué sa jeune vie. Mais, finalement, les comptes en banque vont s’épuiser, de même que les dépôts d’armes, les refuges seront découverts, le dernier des vôtres, exécuté. Les musulmans seront victorieux sur toute la ligne».
Dans les yeux de Sophie dansait comme une petite flamme noire.
« Finalement, on arrachera les vignes, les refuges seront découverts, le dernier Missel sera détruit, le dernier prêtre, massacré. Les musulmans gagneront sur toute la ligne ».
En réponse, un sourire passa dans les yeux gris du prêtre.
«Eh bien, vous vous trompez complètement ! Quand il n’y aura plus de Liturgie, la fin des Temps adviendra. Et loin de triompher, ils seront précipités cul par-dessus tête dans la géhenne. Peut-être, selon votre logique, vous survivront-ils, mais nous, d’après la nôtre, en aucun cas ! ».
« L’orgueil des catholiques est un abîme insondable ! Dites moi aussi qu’en Pologne on ne célèbre pas selon la tradition, que la Russie orthodoxe ne compte pas et le Mont-Athos non plus ! »
« Je n’aurai jamais cette outrecuidance, et vous le savez parfaitement. Par les temps qui courent (et ils ressemblent fort à des temps ultimes, quoi qu’on en pense), chacun est responsable de lui-même. Je ne vis ni en Russie, ni en Pologne. Mon sacerdoce, je l’exerce en France. Et je dois l’exercer comme si mes prières avaient le pouvoir de repousser l’advenue des derniers jours. J’admets qu’il y a une part de présomption dans mes propos.
Mais on nous a appris à transformer nos faiblesses en force au service de la bonne cause ».
Les flammèches noires s’éteignirent dans les yeux de Sophie dont le visage soudain se figea.
«Je vous comprends. Selon toute vraisemblance, Lévêque, ce gamin, n’atteindra jamais mon âge, ni même le vôtre. Mais, mon père, quel choix lui reste-t-il ? De vivre en musulman ? »
« Ne jamais oublier qu’il est né chrétien ».
« Là, vous allez trop loin. Souvenez vous, cher père, qu’il est né aux alentours de2030. De quel christianisme peut-il être question? Est-ce à vous qu’il faut rappeler que les réformes de Vatican II ont vidé le catholicisme de son contenu ? Et cela, bien avant la chute officielle de Rome, qui du reste, autrement, ne se serait pas produite. Vous-même, vous célébrez la Liturgie pour la seule raison que vos ancêtres appartenaient à une minorité viable. Mais vous n’y êtes pour rien, n’est-ce pas ? »
« Pour rien, vous avez raison. Et cependant, je reste persuadé que mon action a un but, contrairement à la vôtre ».
« Mourir debout, n’est-ce pas un but suffisant ? »
« Je ne sais pas, Sophie. Pardonnez moi, mais, effectivement, je n’en suis pas convaincu».
La pendule électronique indiquait deux heures et quart. Dehors, l’aube commençait à poindre, une aube printanière, pleine de la senteur des bourgeons que travaillait la sève. Et l’on avait du mal à y croire ici, dans cet espace fonctionnel, privé de vie, coupé du cycle des saisons.
Les papirosses de contrebande avaient presque toutes émigrées de leur emballage dans la tasse à café qui tenait lieu de cendrier et où elles achevaient de se consumer en dégageant une odeur pas spécialement suave. Il en restait deux, tout de même, qui avaient échappé au sort des mégots, et Sophie laissa négligemment tomber le paquet dans les profondeurs de sa poche.
« C’est à vous de me pardonner, mon cher père Lotaire. Je vous suis infiniment reconnaissante de bien vouloir fouiller avec moi les cendres de mon passé volcanique.
Quant à ce qui concerne mon sens pratique…Je puis vous dire que je n’agis jamais sans raison. Je hume quelque chose dans l’air.
Quelque chose de très important qui nous concerne aussi bien vous que moi et, dans la même mesure, les maquisards et les chrétiens des catacombes. Ces effluves révèleront-elles le but que nous poursuivons ? Peut-être, je ne puis encore le savoir ».
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