J’ai de la fièvre …
Voilà deux jours que j’ai de la fièvre et un terrible mal de tête. Devant Liovotchka, je me sens comme un chien malade de la peste, mais je ne le gêne en rien, car il ne fait pas la moindre attention à moi. Quelle tristesse, je ne compte plus pour lui, tandis que moi je lui garde toujours un sentiment aussi ardent, aussi jaloux. J’ai été gâtée. Aujourd’hui, en lisant la critique des Cosaques3 et en me rappelant la nouvelle, j’ai compris que je ne suis que le port où il est venu échouer et que la vie, la jeunesse, l’amour, il a tout donné aux femmes cosaques et à d’autres femmes. J’ai pour les enfants un attachement profond et je me suis consacrée entièrement à eux. Le sentiment de leur être indispensable est mon plus grand bonheur. Quand Tania est suspendue à mon sein ou que Serge me serre étroitement dans ses petits bras, je n’éprouve plus ni jalousie, ni chagrin, ni regret, ni désir, rien… Ils sont malades tous deux, ce qui me prive de toute joie. Le temps est printanier, splendide, mais il ne m’est jamais donné de jouir pleinement de la nature. J’aime Liovotchka, il est gai, courageux et bien portant. C’est affreux de se voir humilier. Mes seules ressources, mes seules armes pour rétablir entre nous l’égalité, ce sont les enfants, l’énergie, la jeunesse, la santé. Être pour lui une bonne femme ; actuellement, je ne suis qu’un chien malade.
Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï






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