Chapitre 5
Ahmad ibn Salih
Ce matin là, Jeanne avait déniché à l’intention de Valérie un flacon de liquide savonneux pour faire des bulles. La fillette, enchantée, soufflait dans le petit cercle de plastique rose et riait de tout son cœur de voir s’envoler les bulles irisées. Jeanne et Eugène Olivier les attrapaient. Tantôt, elles se posaient sur leur main ouverte et ils tentaient de faire durer un instant leur vie multicolore, tantôt, au contraire, ils les faisaient éclater bruyamment en plein vol, s’amusant de la gaieté de Valérie autant que Valérie de son jeu. Mais, très vite la petite fille abandonna ce nouvel amusement, non par lassitude, plutôt par distraction, et elle alla se blottir dans un coin, en ruminant ses pensées. Puis, elle se leva, considéra avec surprise le flacon qu’elle tenait toujours serré dans sa main et le rejeta comme un objet inutile.
« Où va-t-elle ? » chuchota Eugène Olivier en regardant le petit dos incroyablement maigre qui s’éloignait dans le couloir.
Jeanne lui répondit d’une voix neutre :
« En ville. A Notre-Dame, je suppose, comme toujours. Elle va déambuler à l’intérieur en pleurant. Les « derrières » n’osent pas la jeter dehors ».
Eugène Olivier eut un mouvement de répulsion, comme s’il avait touché un crapaud.
Il n’était allé à Notre-Dame qu’une seule et unique fois, et cela suffisait. Bien sûr, il passait assez souvent devant le mihrab (53), une niche en béton adossée au sud-sud-est dans un total mépris de l’harmonie architecturale de l’édifice. Mais s’il entrait, il devrait s’infliger la vue du siège épiscopal transformé en mimbar (54) par l’adjonction grossière sur le dossier de deux croissants, ou du bas-côté muré par une cloison ajourée derrière laquelle, comme dans des toilettes publiques, le sol était percé d’une vingtaine de cuvettes destinées aux ablutions…..Quant aux femmes, elles se lavaient les pieds à l’endroit où se dressaient jadis les grandes orgues. Les tribunes leur étaient réservées, auxquelles on accède par un escalier extérieur. Les vitraux à motifs géométriques avaient été épargnés, par contre, les vitraux historiés avaient été brisés et remplacés par de simples carreaux qui, par contraste, blessaient le regard. Il devrait revoir aussi les abjectes arabesques qui recouvraient les anciennes inscriptions en latin, trébucher dans les vides laissés sur le sol par l’arrachement des statues, tenter de retrouver l’emplacement de cette Vierge aux pieds de laquelle grand-père Patrice avait agonisé….Non, pas question de revivre cette expérience. Et, comme le disait Jeanne, Valérie s’y rendait presque tous les jours pour y subir le plus douloureux des supplices masochistes.
Eugène Olivier ne pouvait même pas se représenter à quel point la douleur de la petite fille était supérieure à la sienne. Comment la préserver, comment faire pour que les «derrières n’y aillent plus » ?
Mais il fallait être fou pour poser pareille question. C’était du délire, comment voulez-vous les faire déguerpir maintenant ?
Jeanne avec humeur le tira par la manche «Tape leur dessus. Elle se balance de ta pitié. Elle n’attend qu’une chose de nous, et nous, nous calons. Nous sommes des mauviettes.
Tiens, à propos, voilà tes papiers ».
Eugène Olivier ne fit pas allusion à leur transmission de pensées. Mais les pensées sont des pelures, du vent. Jeanne avait raison. Il était une mauviette. Et, sans s’en rendre compte, il fixait l’enveloppe scotchée qu’il tenait à la main avec la même perplexité que Valérie regardait tout à l’heure son flacon de bulles.
Cependant, l’enveloppe contenait une bonne liasse de documents, du travail bien fait.
Une carte d’identité de résident du ghetto, un laissez-passer pour travailler en ville, une inscription au registre des ouvriers voltigeurs dans le bâtiment, une carte de crédit digne d’un pays démocratique. Dans l’enveloppe se trouvait aussi une feuille locale en français, réservée aux indigènes, toute froissée, à la typographie aussi minable que le contenu, avec un rond laissé par une tasse de café. Et qu’aurait-on pu trouver dans une publication corsetée par la censure, à part des conseils pour l’entretien des plantes vertes, des recettes de cuisine, des petites annonces de voitures d’occasion et de chambres à louer, des rébus et des mots-croisés ? Un inconnu, pas très futé en matière de camouflage, avait laissé un message de quelques mots dans la grille des mots-croisés.
Eugène Olivier s’arrêta à la première cabine téléphonique, sans prendre même la peine de tirer la gazette de la poche de son jean.
« On te donnera l’équipement sur place, au dix de la rue Violette. L’appartement occupe tout le dix-neuvième étage ».
Eugène Olivier eut l’impression de connaître la voix du jeune homme qui parlait au bout du fil. Mais il s’interdit de pousser plus loin sa recherche : quand les « derrières » se mettent en tête de te tirer les vers du nez, seul un benêt peut se flatter qu’il ne craquera pas. Moins on en sait et mieux ça vaut pour tout le monde.
« C’est bien vrai que tu t’y connais en informatique ? »
Eugène Olivier acquiesça d’un signe de tête, bien que son interlocuteur fût dans l’impossibilité de le voir. Il avait de quoi être fier. Ses compétences étaient rares parmi les Français non renégats. Dans le ghetto, les ordinateurs se comptaient sur les doigts d’une seule main, il y avait bien un cybercafé, mais il était inutile d’y aller tant on avait mis de filtres en place.
« En tout cas, il faudra copier tous, absolument tous les fichiers de travail, tout le disque dur. Bref, tout ce que tu pourras copier. Tu disposeras d’une masse de temps, quatre heures environ. Mais il vaudrait mieux boucler en deux heures et demie. Ne laisse aucun désordre après toi. Pas d’empreintes, que tout soit nickel. Bonne chance! »
Il roula la gazette en boule et la jeta en passant dans une poubelle.
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53 -Mirhab: niche orientée en direction de La Mecque.
54 -Minbar: siège de l’imam dans une mosquée.