Eugène Olivier prit le temps de soupeser dans sa main l’ordinateur, comme s’il supputait la quantité d’ignominies qu’il contenait. Il suffirait de tomber sur un mot de passe un peu astucieux pour ne rien pouvoir recopier. Et puis, avait-il vraiment envie de se connecter ? Bah, après tout, qui ne risque rien n’a rien !
A peine eut-il soulevé le couvercle que le portable démarra sur le champ. Il chargea ses programmes à vitesse accélérée sans exiger le moindre mot de passe, et on voyait à quel point ce gadget était plus puissant qu’un ordinateur de bureau. Fait étrange, les icônes du menu se mirent à défiler sans laisser à Eugène Olivier la possibilité de choisir. Comme si l’appareil cliquait de lui-même pour aboutir à un site mystérieux.
Ca, par exemple ! Sur l’écran se dessina un chat, apparemment idiot.
Tout bête, sans code confidentiel et vide d’information, ah non,plus vide maintenant. En anglais, ou plus exactement dans ce jargon anglo-arabe que l’on parlait aujourd’hui en Angleterre, le programme annonça que l’Observateur était en ligne.
D’accord, un coup pour rien ! Visiblement, Ahmad ibn Salih avait programmé son ordi spécialement en vue d’un échange virtuel. Il ne serait pas sans intérêt, bien sûr, d’apprendre quels étaient les habitués de ce chat, et de quoi discutait ce joli monde, mais il valait mieux se retirer. Après tout, il avait siphonné l’information selon les règles, et tout le reste était le fruit de ses élucubrations. D’ailleurs, l’homme au pseudonyme allait quitter,on ne bavarde pas avec soi-même !En caractères orange vif, une ligne s’afficha sur l’écran.
« L’Observateur dit : Intrus, connecte-toi »
Flûte ! C’était trop tentant de jeter juste un coup d’œil. Apparemment, ils avaient convenu d’une heure exacte car aucun interlocuteur n’apparaissait encore à l’écran.
« L’Observateur dit :Intrus, connecte-toi ».
Le deuxième pseudonyme ne réagissait toujours pas
«L’Observateur dit :Intrus, je sais que tu es là ».
A quoi rimait ce jeu de cache-cache ? Quelque intrigue amoureuse,vraisemblablement. Dans ce cas, inutile de perdre son temps. Au fait, s’il n’y avait pas de code confidentiel, c’est que le chat était réservé à deux interlocuteurs seulement. L’Intrus devait être justement le pseudo d’Ahmad ibn Salih et, de l’autre côté, on avait reçu le signal que le chat était ouvert.
Eugène Olivier s’apprêta à refermer le couvercle de l’ordinateur pour mettre fin à cette situation stupide. Il espérait seulement qu’il n’avait laissé aucune trace.
« L’Observateur dit :Intrus, tu es assis à mon bureau et tu n’as pas eu le temps de te déconnecter. N’en fais rien ».
Eugène Olivier laissa choir le notebook sur ses genoux. Non seulement l’appareil ne tomba pas plus bas, mais il afficha une nouvelle ligne orange.
« L’Observateur dit :Intrus, ne fais pas l’idiot. Je ne suppose pas, je sais que tu es là ».
C’était plutôt convaincant. Il faut croire qu’il avait malgré tout laissé sa trace. Mais qu’importe, les dossiers étaient maintenant bien à l’abri dans sa poche, il n’avait donc plus aucune raison de prendre des gants.
« L’Intrus accepte la conversation».
L’information venait de s’inscrire en lettres bleues sur l’écran
« L’Intrus dit : Eh, l’Observateur, va-t-en au diable… »
Eugène Olivier comprenait qu’il était en train de commettre une immense bêtise, mais ses doigts avaient couru tout seuls sur le souple clavier.
« L’Observateur dit :Intrus, tu ferais mieux de moins t’occuper de l’endroit où je dois aller. Par contre, toi, tu es fait comme un rat ».
Alors là, mon vieux, tu te mets le doigt dans l’œil. Tu as peut-être verrouillé tes
portes, mais tu as bêtement calculé que les fenêtres étaient trop hautes pour moi. Si elles avaient été équipées de cellules photoélectriques, celles-ci auraient fonctionné depuis un moment.
« L’Observateur dit : Constate toi-même ».
Un claquement se fit entendre, mais pas dans l’ordi. Du coffrage de la jalousie venait de descendre une grille d’acier ultra léger, dont on comprenait la résistance d’un simple coup d’oeil. Eugène Olivier balança le portable et se rua vers les autres fenêtres. Là, même tableau, ainsi que sur les portes d’entrée et de service.
Quel crétin ! Mais quel crétin il pouvait être ! Ce notebook fonctionnait comme une alarme sophistiquée. Portes et fenêtres étaient contrôlées de l’endroit d’où provenaient les messages, vraisemblablement d’un bureau en ville. Un petit piège de luxe. Pas pour se protéger des voleurs, non, seulement pour attraper les indiscrets.
Il sentit ses mains moites comme si ses gants de plastique ultra fins s’étaient soudain remplis d’eau. Une sueur froide mouilla ses joues, colla ses cheveux sur son front. Le notebook, lancé sur le sol, continuait à aligner ses caractères lumineux.
« L’Observateur dit :Intrus, j’ai besoin de te dire deux mots ».
Ça semblait évident.
« L’Intrus dit : Observateur, tu peux te brosser ».