Moins d’une heure après, Eugène Olivier, revêtu d’une combinaison fluo et coiffé d’un casque rouge, se déplaçait dans une nacelle le long de la façade d’un immeuble prétentieux, du style de ceux qu’on avait commencé à construire à l’époque islamique.
Jusqu’au quatorzième étage, il n’y avait pas de fenêtres à proprement parler. De longues fentes étroites sous les plafonds en tenaient lieu. Elles étaient garnies alternativement de verres mats et de verres colorés qui zébraient la façade. Au dessus, les fenêtres étaient normales et, vraisemblablement, les appartements plus chers. Il dépassa le dix-neuvième étage, non sans avoir scruté attentivement les panneaux en PVC. Fermés, bien entendu, mais, dans une de ses poches, il pouvait compter sur un assortiment de crochets et de rossignols.
En bas, les frondaisons encore toutes fraîches frémissaient, enveloppant de nuées vertes et transparentes les toits des vieilles maisons. Il essaya d’imaginer un instant quetout cela n’était qu’un rêve absurde, qu’il n’était qu’un simple ouvrier chantonnant sur son chantier en plein air, comme les autres. Qu’il se rendrait ce soir tranquillement dans une discothèque en compagnie d’une copine ressemblant à Jeanne. Dans la pénombre balayée par les spots multicolores, ils seraient plongés dans un tonnerre de musique, au milieu des rires, des blagues les plus idiotes, ils baigneraient dans cette joie insouciante et niaise de la jeunesse à laquelle il pouvait légitimement prétendre. Comme il voudrait pouvoir y croire, mais ça ne marchait pas. D’abord, en des temps normaux, il ne se serait pas du tout vu ouvrier dans le bâtiment, mais plutôt étudiant à la Sorbonne dans une filière de prestige.
Ensuite, autrefois, il y a une cinquantaine d’années, à l’époque où rien ne semblait pouvoir menacer le mode de vie, il était impensable que grandisse une Jeanne Sainteville. Des filles comme elle naissent dans la tourmente. Et, tout compte fait, ça ne lui aurait rien dit de sortir avec une autre, même pour aller en disco.
Dommage, il aurait voulu rêver un peu, mais c’était raté. Le fameux père Lotaire aurait sans doute fait observer que du point de vue d’un chrétien, toutes ces chimères n’étaient que dangereuses sornettes propres seulement à épuiser les forces de l’âme. Après tout, pourquoi pas.
Eugène Olivier arrima sa nacelle entre le vingtième et le vingt-et-unième étage. Juste à l’endroit stratégique. D’un côté la nacelle, de l’autre l’ouvrier qui fait une sortie. Rien de plus normal que ce tableau.
Il descendait le long du mur prudemment, connaissant bien la technique, mais il n’avait pas pratiqué depuis longtemps. Sous la pression du levier, l’huisserie de la fenêtre céda facilement avec un claquement. Eugène Olivier se libéra du filin de sécurité et se glissa par le panneau ouvert.
Il aurait fallu évidemment mettre les chaussons de protection à l’extérieur. Ses semelles, souillées de plâtre, imprimèrent immédiatement leur marque sur le tapis. La pièce, spacieuse, d’environ trente mètres carrés était tout entière recouverte d’un tapis superbe, visiblement en laine vierge. Persan ou turkmène, allez savoir. Un appartement de grand luxe, il n’y avait pas à dire. Des sièges de cuir vert tendre, si confortables à voir qu’on aurait bien dormi dans un des fauteuils.
Des plantes vertes inimaginables dans des bacs et des vases dignes d’un magasin d’antiquités. Les portes ouvragées glissaient discrètement sur leurs gonds. Dans la chambre à coucher, des peaux de bête étaient disposées sur le sol, comme si le tapis ne suffisait pas. Ici, c’était le cabinet de travail. Sur une table géante en bois massif, un ordinateur trônait au milieu de la pièce.
Quelque chose cependant clochait, qui laissait perplexe. Ce très honorable Ahmad ibn Salih était un peu trop… réglo. Où visionnait-il les bandes vidéo, où écoutait-il la musique ? Bien sûr, c’était interdit, mais on sait bien que les musulmans diplômés ne se privent de rien en douce. Ce sont les collabos qui ont peur, pas eux. Peut-être avait-il téléchargé ses programmes préférés ? L’ordi n’était même pas protégé par un mot de passe, on pouvait y naviguer en toute indiscrétion. Non, rien du tout. Ni musique, ni vidéo ; Eugène Olivier se mit en devoir de recopier les fichiers avec l’impression irritante qu’il perdait son temps. Il ne savait, et ne voulait pas savoir ce que ses chefs recherchaient, mais il était prêt à parier qu’il n’y avait rien d’intéressant dans cet ordinateur si docile, si facile d’accès.
Au fond, il s’agissait peut-être de ce que l’on appelait jadis un attrape-nigaud ? Et si, sur ce bureau démesuré, au milieu des dossiers sortis de l’imprimante, des journaux scientifiques ou dans la bonne douzaine de tiroirs, se cachait le véritable ordi, le portable contenant des données beaucoup moins conventionnelles ?
Tout en réfléchissant à ces délicates questions, Eugène Olivier n’oubliait pas de ranger dans la poche ventrale de sa combinaison les disquettes enregistrées. Il avait devant lui du temps de reste, et puis sa montre électronique bon marché dissimulait en fait un capteur d’alarme. Si Ahmad ibn Salih s’avisait soudain de rentrer à la maison plus tôt que prévu, ses copains postés à l’entrée de l’immeuble donneraient le signal. Oui, on pouvait dire qu’il travaillait en toute sécurité. Alors, pourquoi ne pas essayer, essayer, rien de plus ?
Eugène Olivier s’installa confortablement dans un fauteuil de cuir pivotant, bien calé sur l’appui-tête, posa ses mains sur les accoudoirs et ferma les yeux. Mettons qu’il soit un prospère patron de laboratoire, un peu nonchalant, où mettrait-il son portable pour qu’il soit à la fois dissimulé aux regards et d’accès facile ? Il était droitier, à en juger par la place de la souris. Ce serait donc à droite, pour éviter un geste incommode, et dans un périmètre qui permettrait de rester assis. (Bien sûr, il fallait encore exclure l’hypothèse gênante que le véritable espace de travail se trouvât non pas ici, mais quelque part à la cuisine sur une table, à côté d’un pot de confiture d’abricot abandonné…). Voyons, qu’est-ce qui était à droite ? Une pile de livres sur le bureau et des tiroirs en bas. Une liasse bigarrée de tirés à part en langue anglaise (évidemment, la recherche ne se fait pas en arabe), quelques publications russes (il fallait aussi s’y attendre) dans lesquelles se trouvaient des traductions littérales en caractères écoeurants, pas dans tous les articles, seulement dans ceux qui étaient marqués en rouge. Donc, nous savons l’anglais, pas le russe, apparemment, pas le japonais non plus, la langue de la liasse suivante…Tiens, tiens, un carnet écrit à la main, encore un…Nous y voilà !
Eugène Olivier n’avait pas la dangereuse habitude de se parler à lui-même, aussi se retint-il de pousser un cri de victoire, même en cet instant où triomphait son intuition.
L’objet qui, à première vue, pouvait sembler un carnet de plus, se révéla être, vérification faite, le fameux notebook dans une gaine de plastique framboise. Un portable assez performant de la firme parisienne « Farhad », bien que le dernier des débiles sache parfaitement que « Farhad » n’était chargé que du design du boîtier et de deux ou trois babioles insignifiantes dans l’organisation du clavier. L’intérieur était entièrement made in China jusqu’à la plus petite composante électronique. Comme la Chine n’exportait que des produits finis, l’acheteur, pour bénéficier du maquillage «Farhad » devait payer 50% plus cher. Néanmoins, la firme était florissante,car les fonctionnaires et les cadres supérieurs jugeaient de bon ton de faire travailler l’industrie «nationale».