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25 décembre 2016

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (51)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Chapitre 6.
Le prix du contre-terrorisme.
Dans un faubourg d’Athènes, année 2024.
« Si, hier, tu avais fait de l’apostolat, je n’aurais pas aujourd’hui à acheter des armes ». Ces paroles de son fils ne cessaient de résonner aux oreilles du père Dimitri.
Les marches blanches en marbre de Sienne menant à la crypte étaient jonchées de roses dont les pétales pourpres semblaient des gouttes de sang. Le ciel sans nuage étincelait d’un azur qu’ignorent les firmaments nordiques.
Une jeune femme, à quelques pas de la foule, se tenait entre les tombes claires qui se pressaient de part et d’autre d’un étroit passage. Elle restait figée, absolument immobile, seuls les pans de ses vêtements sombres ondulaient au vent.
Le père Dimitri pensa tout à coup qu’il n’avait jamais vu sa bru comme ça. Un voile de dentelle noire, faite à la main, était jeté sur ses cheveux tirés par un simple nœud à l’antique. Sa jupe longue, librement évasée découvrait à peine ses chevilles revêtues de bas noirs où s’enroulaient les lanières d’élégants escarpins à petits talons. Ses habits de deuil, et cependant si féminins, soulignaient sa beauté soudain éblouissante.
Elle, l’étrangère, non seulement semblait une femme grecque mais l’incarnation grecque de l’éternelle douleur féminine, une Médée ou une Electre. Tragique mais superbe avec son visage impassible. Bien sûr, elle ne se tordait pas les bras, ne s’arrachait pas les cheveux. D’où provenait alors ce souffle funeste et glacial qui émanait de sa personne ?
Son mari avait-il été conscient de son éclatante beauté ? Sans doute pas. Le jour de leur mariage, elle s’était présentée en tennis. Au reste, personne n’était là pour y trouver à redire car la bénédiction avait été donnée presque en catimini, en tout cas, dans la plus grande discrétion, ce qui avait ulcéré une bonne centaine de parents.
Elle avait l’habitude de dissimuler ses charmes dans des anoraks, des pull-overs d’homme, et d’immuables jeans. La ligne aristocratique de son cou était masquée par sa
chevelure négligemment dénouée, son visage par d’insupportables lunettes noires.
Et pourtant, il n’aurait tenu qu’à elle de briller dans la haute société à laquelle Léonid appartenait par sa naissance. Et cela, le père Dimitri le comprenait maintenant, un peu tard. Elle l’aurait pu, malgré ses origines modestes, car elle était russe, pour ne pas dire pire, à moitié juive. Personne ne s’était avisé qu’elle ne le souhaitait pas, tout simplement.
Le petit cimetière était ancien, tout proche, c’est pour quoi on avait pu se passer du hideux fourgon funéraire. Les gens revenaient à pied vers la villa, en ordre dispersé parmi les tombes et les cyprès.

« Comment vais-je occuper ces trublions ? Je ne vais pas les chasser, tout de même.
Eh, vous, les deux là-bas, allez voir un peu ce qui se passe avec la chasse dans les toilettes, elle fait un bruit de cataracte pendant au moins un quart d’heure quand on la tire. Toi, ramasse les boîtes de conserve vides qui traînent dans les pièces, surtout sous le lit, dans la chambre, il doit y en avoir une abominable quantité, et descend tout ça à la poubelle. A la cuisine, les sacs, il faut les ranger sous l’évier ! Quant à toi, commence par me cirer les chaussures ».
Ce furent les dernières paroles de Léonid Sévazmios. Mais Sophie ne le savait pas encore lorsqu’elle glissait, telle une ombre, entre les cyprès. Les dernières paroles prononcées avant qu’il ne s’effondre, criblé de balles, dans le profond fauteuil de leur petit appartement non loin de Kifissou, un quartier d’Athènes très convenable, mais pas particulièrement huppé. L’appartement était enveloppé d’un balcon qui croulait sous les fleurs et les plantes vertes. Il se composait d’une chambre, d’un petit local pour l’informatique, d’une autre pièce plus petite encore réservée aux hôtes qui s’arrêtaient fréquemment et d’un salon salle à manger. Ce n’était pas le grand luxe, mais un confort bien suffisant pour un jeune couple sans enfant, pour le moment du moins, comme le pensaient les amis bien intentionnés. Un renfoncement accolé au séjour tenait lieu de cuisine. Il était équipé d’un évier, d’une plaque chauffante à deux feux et d’un réfrigérateur, le tout étant séparé par une porte vitrée à double battant dont le verre mat constituait, dans la journée, l’unique source de lumière. Impossible à deux personnes de s’y mouvoir en même temps. Mais la jeune maîtresse de maison n’avait cure de ces inconvénients. Même si le couple soupait à la maison, privilège dont il faut dire qu’il n’abusait guère, il pouvait toujours commander dans une gargote voisine quelque mets également néfaste pour la ligne et pour l’estomac. Ils se rassasiaient, à deux heures du matin, de quelques galettes à la viande grillée baignant dans une sauce pimentée. Mais ils restaient minces et en bonne forme.
Sonia avait l’impression de voir le visage de Léonid quand il avait prononcé ces paroles. Elle voyait son sourire franc, inconsciemment teinté d’une supériorité de caste, elle le voyait poser sur le guéridon son pied chaussé de fines chaussures noires à lacets, car ils avaient projeté d’assister ensemble au théâtre à une stylisation à l’antique alors à la mode.
Ses paroles n’étaient pas vraiment dans le style antique, mais elles traduisaient son habituelle insouciance calculée où elle le retrouvait tout entier. Ces deux termes sont difficilement conciliables, il faut l’avouer. Pourtant, derrière sa frime juvénile se cachait effectivement un calcul instantané et perspicace. Quand il y eut cette soudaine coupure d’électricité, qu’aussitôt après les serrures de sécurité cédèrent sans bruit, en moins de deux, et que dans l’appartement, avec un fracas bien orchestré, quatre individus armés de mitraillettes firent irruption, il ne prit même pas la peine de vérifier si le téléphone fonctionnait. Sonia elle-même aurait dit que ça n’avait aucun sens. Mais
une chose est de comprendre l’absurdité d’un acte, une autre de ne pas le faire dans la
panique. Il ne lui fallut qu’un instant pour conclure qu’il n’y avait aucun échappatoire (on leur avait interdit de tenir des armes à la maison, ce dont ils pouvaient remercier les mouchards de la presse libérale !), pour déterminer qui, parmi les quatre hommes, était le meneur, pour l’insulter lui un peu plus que ses subordonnés et en leur présence. Il avait intentionnellement provoqué cette obtuse marionnette par une bordée d’injures et l’autre avait vidé tout le chargeur de son arme automatique. C’était clair, dès cette époque, ils en savaient bien trop.
Qui ne redouterait pas, avant d’être exécuté, qu’on lui écrase des mégots sur les parties génitales, qu’on l’aveugle avec un tire-bouchon déniché dans la kitchenette ? En bluffant, il avait gagné une mort facile.

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