1 janvier 2017
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (52)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
En marchant au milieu des croix blanches, elle ne voulait penser qu’à une chose : qu’il était mort en paix. Il savait, il savait à coup sûr, que Sonia ne pénétrerait jamais dans l’appartement sans avoir entendu sa voix dans l’interphone si son absence n’avait pas été convenue préalablement. En plus, cette voix familière devait prononcer certains mots et pas d’autres. C’était presque un jeu, ils étaient si jeunes, d’imaginer des dizaines de précautions tarabiscotées, de simuler des dizaines de scénarios. Ils pratiquaient ce jeu après s’être adonnés jusqu’à l’épuisement à un autre jeu, plus sensuel, enlacés dans des draps de soie noire, sur le matelas d’éponge nature lle d’un lit neuf en copie d’ancien.
Léonid aimait le luxe, et quand Sonia était lasse de choquer la parentèle de son mari avec ses jeans effilochés, elle lui cédait sur ce point. Pas souvent, bien sûr, mais justement, le jour où l’interphone était resté muet, elle avait passé trois heures chez le coiffeur, subissant patiemment ses tentatives d’édifier sur sa tête une ambitieuse coiffure de soirée, tentatives qui consistaient à transformer sa chevelure rebelle en anglaises et frisottis.
Ils avaient alors réussi à prendre la fuite, tous les quatre, bien qu’ils l’aient attendue et que la police se soit présentée à sa place.
Elle avait dû patienter trois ans et demi à compter de ce jour pour apprendre quelles avaient été les dernières paroles de son mari. Sur les quatre, deux seulement des moudjahiddins avaient été capturés vivants, et le troisième avait craqué tout de suite. Un revolver contre sa tempe avait efficacement stimulé sa mémoire. Elle vérifiait elle-même ses déclarations, et tout concordait. Il s’était souvenu que Léonid portait une chemise blanche à col officier mais qu’il n’avait pas eu le temps de mettre son nœud papillon et une foule d’autres détails qui démontraient qu’il n’inventait rien. Et qu’aurait bien pu inventer cette créature ? Quand il eut répété trois fois de suite, sans nouvelle précision, la phrase la plus complète qu’elle ait pu lui extirper, Sonia fourra précipitamment dans cette gueule indigne qui venait de lui livrer les ultimes paroles de son mari le canon de son revolver afin qu’elle fût empêchée d’ajouter un quelconque commentaire.
Mais elle attendit avant de tirer. Elle considéra environ une minute cet homme visiblement de leur âge, dont le visage était comme coupé en deux : la partie supérieure, front, nez, pommettes fortement hâlée et le bas tout blanc, à peine bleuté par les poils drus de la barbe. Le moujahid s’était hâté de se débarrasser de sa longue barbouze dans le vain espoir de brouiller sa piste, d’échapper à la mort.
Mais la Mort avait les yeux fixés sur lui. Elle souriait du coin des lèvres et du regard où dansaient de petites flammes. La Mort portait une frange épaisse de gamine, ses cheveux, pris dans une large pince en bois retombaient en queue de cheval et sa chemise bleue était en jean. C’est en vain qu’il gémissait en sentant le goût salé du métal dans sa bouche. Le visage de la Mort, au dessus de lui, se diffractait dans les larmes qui emplissaient ses yeux, des larmes sincères qui coulaient en abondance sur ses joues. Pas ça, non, pas ça, pas ça !(57).
Ce fut la dernière fois qu’elle exécutait l’un des leurs en éprouvant quelque émotion. Mais avant d’y parvenir, s’étaient encore écoulés beaucoup de jours qui avaient exigé d’elle des efforts inlassables et douloureux.
*
« Sophia, attends-moi ». Le père Dimitri s’était enfin décidé à rompre sa solitude.
Elle ralentit le pas, s’arrêta, rajusta son écharpe que le vent avait dé roulée, et ses lèvres esquissèrent un sourire pacifié.
« Je voudrais te parler, commença le père Dimitri d’une voix sourde. Pas de Léonid, non, ne crois pas ça. Je pense que nous nous sommes tout dit à son sujet. C’est le vieillard que je suis qui a envie de bavarder avec toi, tout simplement. A la maison, ce ne sera pas commode, tant de monde est venu… »
«Allons-y, père, bavardons ».
Sa sérénité était insupportable. Il lui aurait été tellement plus facile de la voir pleurer. Seigneur, envoie à cette malheureuse le don des larmes ! « De quoi parlerons-nous ? ».
« De la Russie. Il me semble avoir bien compris, Sophia, que tu n’as pas l’intention maintenant de revenir dans ton pays?».
« Peut-être pour six mois, je ne sais pas encore, tout dépendra de la façon dont tourneront les choses. Mais je ne veux m’installer ni en Russie ni en Grèce. Principalement, pour la simple raison que, désormais, je n’ai plus besoin d’avoir un chez moi. Même si ce chez moi a les dimensions d’un pays entier. »
« C’est vraiment seulement pour ça que tu ne veux pas vivre en Grèce ? »
« Et pour quelle autre raison, selon vous ? »
« Tu m’as parfaitement compris. Ton mari condamnait ses compatriotes ».
« S’il n’y avait qu’eux ! Où voulez vous que j’aille maintenant, sur Mars peut-être ? Mais on dit qu’il n’y a pas d’air là-bas ».
« Il condamnait ses compatriotes plus que tous les autres ».
Le père Dimitri était pris d’un étrange essoufflement, comme si l’air justement lui manquait, dans cet espace embaumé par les minces cyprès, balayé par un vent qui portait avec lui le goût légèrement salé des embruns. « Même moi, je ne peux plus maintenant rester ici ».
« Ah, vraiment, père ? Est-ce que la Grèce ne serait plus l’unique pays qui dans notre monde en folie se sauverait lui-même? ». La jeune femme avait essayé d’adoucir l’intonation de sa voix. Elle ne voulait pas blesser, seulement elle ne savait pas faire autrement.
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57 -Cette scène m’aurait semblé caricaturale à moi-même il y a encore une semaine. Mais hier, 10 septembre, on a montré à la télévision un des assassins des enfants de Beslan. C’était un tout jeune murid qui, après chaque mot, répétait qu’il se prosternait devant Allah, qu’il voulait vivre, qu’il avait menti, que ce n’était pas lui qui brisait les vitres avec le corps des enfants, qui les torturait par la soif, qui violait les écolières, il n’avait rien fait de cela, et il ne fallait pas le tuer ! Comme les masques tombent
rapidement…







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