L’imam envia involontairement un jeune garçon grassouillet qui louvoyait adroitement entre les voitures sur une moto Harley light flambant neuf. Mais là, bon à rien, tu vas te casser le nez, à ton tour de poireauter ! Mais le gamin, frôlant les portières,avait déjà engagé sa roue avant dans l’étroit goulet. Quel âge pouvait-il bien avoir, par parenthèses, pour que ses parents le lâchent en pleine circulation et lui achètent par-dessus le marché une moto de ce prix ! A en juger par sa taille, il n’avait pas plus de douze ans !
Quelle époque !
Cependant le bon à rien s’était glissé au niveau de la portière avant. Il s’était dressé sur son siège et soudain il avait plaqué violemment un objet métallique sur la carrosserie, juste au-dessus de la tête de l’imam ! Sur une Saab toute neuve, le gredin! Et il savait bien qu’on ne pouvait pas l’attraper, tout juste si on pouvait entrouvrir les portières ! Le jeune effronté s’était rassis sur son siège : tout contre la vitre (fermée, hélas, pas le temps de le choper), se profila une tête sous un casque trop lourd pour un cou fragile. Quelque chose dans la ligne de ce cou intrigua l’imam qui jeta un coup d’œil scrutateur sur ce visage à moitié dissimulé par la visière qui miroitait au soleil. Des yeux gris lumineux se heurtèrent à son regard à travers le double obstacle du plexiglas et de la vitre blindée. Une fille ! Une fille avec des habits de garçon, le visage découvert, et en plein jour !
Il ne put entendre ce que la jeune fille proférait, il vit seulement le rictus qui tordait ses lèvres rose pâle. Ce n’était donc pas un jeune voyou, mais une adolescente kafir qui avait l’audace de foncer à travers Paris dans une tenue indécente au vu de tout le monde. L’imam, soudain, fut saisi d’un doute. Ce coup sur la carrosserie n’était pas une blague de vandale. Mais alors, en voilà une histoire, de quoi s’agissait-il ?Il ne fallut qu’un instant à Abdolvahid pour comprendre. Il comprit en voyant s’éloigner, sur la moto qui se faufilait dans le bouchon, le dos du fuyard vêtu d’un blouson de cuir, et l’arrière de son casque rouge tandis que la Saab se collait encore davantage contre la Citroën.
La voiture se serait aplatie contre un réverbère, si cela avait été possible. L’imam,devenu littéralement fou, avec un hurlement, tentait de tirer Abdoullah vers son propre siège. A l’avant de la cabine, l’espace étroit s’emplit d’un étrange remue-ménage. Ayant réussi à arracher du volant une des mains nerveuses du mince Abdoullah, le pesant Abdolvahid s’efforçait maintenant de faire basculer sur lui le chauffeur et de se glisser par-dessous son corps sur son siège. En perdant son turban, il avait déjà engagé sa tête sous le flanc du jeune homme. La voiture, qui zigzaguait, alla percuter les feux arrière d’une Chevrolet. Il y eut un concert de klaxons dont le tintamarre assourdissant couvrit les hoquets déchirants de l’imam.
Puis, le silence se fit. Abdoullah se demanda s’il était devenu tout à fait sourd ou s’il était simplement estourbi. La tentative de l’imam d’échanger sa place avec le chauffeur n’avait pas été totalement infructueuse. La «galette» (c’était ainsi que les jeunes, dans leur jargon, appelaient la charge explosive magnétisée pour objectif ponctuel) avait bel et bien transpercé le toit de la voiture. Mais au lieu d’atteindre à la tête le vénérable Abdolvahid, elle s’était fichée dans ses lombes, avait suivi la colonne vertébrale pour ressortir dans la région de l’aine, puis elle avait achevé sa course en se plantant dans le macadam. La tête, avec ses fines moustaches traditionnelles et sa calvitie incongrue, avait été totalement préservée. La bouche continua encore longtemps à jouer des mandibules sans émettre aucun son, les yeux globuleux à s’écarquiller, un peu à la façon des énormes silures en eau vaseuse, avant que cette tête ne s’effondre dans un spasme sur les genoux d’Abdoullah, lequel se serrait désespérément contre la portière opposée. Le velours blanc des housses buvait le sang comme du coton, mais cela ne pouvait plus affecter l’imam, si maniaque de propreté. Il ne donnait plus signe de vie, à l’exception de ses doigts ornés de bagues qui se convulsaient encore comme s’ils voulaient saisir quelqu’un pour l’obliger à occuper à sa place le siège fatal.
Jeanne avait les joues en feu. Pas de honte bien sûr, tout s’était déroulé au quart de poil, impossible de rêver mieux. Le chauffeur, apparemment, en avait réchappé, mais il était sûrement hors d’état d’utiliser son mobile. Et même si, des voitures voisines, on avait appelé police secours, il est douteux qu’on ait fait le lien avec la moto qui était passée en trombe juste avant l’explosion Le temps que la police se fraye un chemin jusqu’à la Saab à travers les bouchons, le temps qu’elle commence à interroger les gens, personne ne penserait plus du tout à laHarley.
Et malgré tout, elle avait fait une gaffe. Peut-être valait-il mieux ne l’avouer à personne? Ah oui, j’aurais dû ramener huit «galettes» et non pas sept, mais voilà, la huitième, ce sont les souris qui l’ont bouffée. Non, sérieusement, c’est dégoûtant de mentir aux copains. Il faudra faire face. Et ce n’est pas qu’elle en ait envie. Pas la peine d’aller consulter une voyante, on l’éloignera de toute action pendant un ou deux mois, elle n’aura plus qu’à tricoter des napperons au crochet.
De la rue Buffon, Jeanne tourna vers les Arènes de Lutèce. Elle déboucha sur une voie dégagée et mit les gaz. L’air frais qui fouettait son visage en atténuait le feu. De toute façon, il allait bien falloir revenir au ghetto chercher les dernières « galettes ». Qu’il soit maudit ce ghetto, qu’il soit maudit ! Eh, mon Dieu, comment aurait-elle pu agir autrement ? Elle était montée quatre à quatre par le vieil escalier de bois au deuxième étage de l’immeuble avec, dans la poche, le morceau de colophane qu’elle voulait offrir depuis longtemps, et, sur le palier, devant les plombs qui scellaient la porte de l’appartement, elle avait trouvé Marie Rose, une fillette de onze ans pleurant en berçant son violon comme une poupée malade.
Mademoiselle Teysse n’était pas, à proprement parler, une professionnelle de l’enseignement. Dans des temps plus favorables, elle avait fait de la musique pour son plaisir et n’avait commencé à donner des leçons particulières qu’après avoir perdu son modeste avoir, suite à la prise du pouvoir par les wahhabites. Mais cela l’avait enchantée,dès le début. Elle enseignait aussi bien le piano que le violon ou la guitare, précisant avec un sourire modeste, qu’ « elle savait tout faire parce qu’elle ne faisait rien de bien » ;
Quand, jadis, mademoiselle Teysse avait jeté un regard sur les menottes de Jeanne (qui avait alors sept ans), elle avait poussé un soupir et, comme elle-même le reconnaissait beaucoup plus tard, n’avait consenti à s’occuper de la fillette que « pour lui éviter de développer un complexe d’infériorité ». Cependant ces menottes à fossettes se révélèrent capables de plaquer des accords étonnants. Très vite, Mademoiselle Teysse n’eut plus à déplorer que le dilettantisme de son élève.