5 février 2017
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (57)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Toutes ces subtilités psychologiques, Sonia Grinberg les avait, des années durant, recherchées dans des livres, filtrant l’information comme un orpailleur armé de son tamis, à la différence que l’objet de l’enquête n’avait rien à voir avec de l’or. Ensuite, après la mort de son père, ayant acquis une aisance suffisante pour répondre à ses besoins très particuliers, elle franchit le Rubicon au-delà duquel la haine devient vengeance. Pendant quelques années, avant de rencontrer Léonid, elle joua, avec jubilation, le rôle de vengeur solitaire. Léonid sut, non pas l’arrêter, c’était impossible, mais la faire progresser vers un autre niveau, celui de l’action collective. Elle rejoignit les rangs de la Résistance en vue d’une stratégie cohérente. C’est ainsi qu’il avait conquis son cœur. Tomber amoureuse autrement, elle ne l’aurait jamais pu.
Combien de temps dura ce silence où chacun de son côté restait plongé dans ses réflexions ? Il était inutile de disserter plus longtemps. Les écrans de télévision allaient, à travers le monde, multiplier à l’infini les images d’un homme frappé de coups, figé d’horreur entre un enfant agonisant et le cadavre torturé d’un autre enfant et qui, d’une voix suffocante, comme terrassé par une crise d’asthme, éructe : «achhadou Allah…iliahaillial-lach… »(62). Cet homme, ensuite, au milieu de gloussements approbatifs, stimulé par des coups de crosse, allait se diriger de lui-même vers une maison voisine « afin de témoigner par le sang ». Il serait ainsi traîné par ses bourreaux de seuil en seuil jusqu’à ce que s’offre une gorge au couteau dont on avait armé sa main.
La Rochejaquelein se leva.
« Eh bien, je ne vais pas vous remercier. Vous autres, Russes, vous n’avez que faire de notre panique derrière le rideau vert. Il se trouve que nos intérêts coïncident, cela ne va pas plus loin ».
« Je ne suis pas russe, mais il n’y a, en effet, aucune raison de me remercier » dit Slobodan en détachant ses mots. « Comme vous l’avez justement remarqué vous-même, je n’aurais pas levé le petit doigt s’il ne s’était agi que de sauver la vie des Français. Mais, maintenant, nous devons agir de façon concertée. Je voudrais participer à l’élaboration d’un plan de riposte et, à cette occasion, je pourrais vous proposer une aide ponctuelle ».
La Rochejaquelein échangea un regard avec Sophie.
« Nous verrons ça. Mais, d’abord, qui êtes-vous, pourquoi cette haine à notre égard, et comment faut-il vous appeler, ne serait-ce que pour faciliter nos rapports ? ».
« Il est serbe, laissa tomber Sophia en pesant ses mots. Cette circonstance constitue une réponse à votre question, bien que vous soyez trop jeune, Henri, pour comprendre correctement les raisons de sa haine à notre égard ».
Slobodan protesta, en jetant un regard oblique en direction du personnage qui gardait le silence :
« Vous n’êtes pas concernée, Sophia Sévazmiou. Vous êtes russe et orthodoxe ».
« Je suis dans le même bateau que les catholiques. C’est pourquoi, par respect pour moi, je vous demanderais de ne pas foudroyer du regard le prêtre ici présent. Il n’était pas encore de ce monde quand d’autres prêtres bénissaient les crimes des Croates en Bosnie. Laissons de côté les réactions passionnelles et revenons à notre affaire ».
« Bien ». Slobodan fit un effort, visiblement pénible, sur lui-même, mais les traits de
son visage se détendirent.
« Peut-être que la situation n’est pas aussi catastrophique qu’il y paraît » prononça lentement La Rochejaquelein. Le sous-sol de Paris est percé d’énormes catacombes qui pourraient, provisoirement, servir de refuge à tous les habitants des ghettos et tant pis s’il se glisse parmi eux des informateurs. Il n’y aurait pas de retour possible. Seulement, il faut agir vite. Ensuite, nous évacuerons progressivement cette masse colossale de population. Certains vers la province, d’autres, avec notre aide, pourront franchir la frontière ».
« Par nature, les gens sont incrédules quand on leur parle de catastrophe imminente, remarqua le père Lotaire. Les habitants des ghettos ont l’habitude de vivre sur une
poudrière. Beaucoup d’entre eux, et peut-être en très grand nombre, refuseront d’abandonner leurs maisons et de descendre dans les souterrains ».
« Le père a raison, reprit Sophia avec amertume. En majorité, ils ne croiront pas à un carnage de cette ampleur. Et cela, jusqu’au moment où ils verront de leurs yeux les foules fanatisées envahir leurs rues ».
« Que faire alors ? Sauver les nôtres et laisser les autres se faire égorger comme des poulets ? ».
Sophia arrêta La Rochejaquelein d’un geste autoritaire de la main.
« Pas de précipitation. De combien de temps disposons-nous ? ».
Slobodan calcula dans sa tête.
« Pas plus d’une semaine. Non, vraisemblablement, pas plus. Je pense qu’ils fixeront le début des opérations au prochain anniversaire de la prise de Constantinople. Ils aiment faire coïncider les entreprises de ce genre avec les fêtes. C’est une vraie passion ».
«C’est un peu juste ».
La Rochejaquelein se tourna vers le père Lotaire.
« Ca ne résout pas le problème. Mais les chrétiens, au moins, quitteront le ghetto ? Ils y croiront, eux, à la boucherie ? ».
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62 -Début de la Chahada, profession de foi musulmane prononcée notamment lors de la conversion.







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