Pêle-mêle

20 mai 2017

Tout est fini

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
12 septembre 1867.

C’est vrai, tout est fini. Il ne reste qu’un vide immense et une froideur manifeste. C’en est fait désormais de la sincérité et de l’amour. Je sens cela constamment et crains de rester seule avec lui. Parfois, lorsqu’il m’adresse la parole, je tressaille, il me semble qu’il va me dire à l’instant même que je lui suis un objet de dégoût. Mais non, il ne se fâche pas, ne fait aucune allusion à nos relations, mais il n’aime pas. Je n’aurais pas cru que les choses pussent aller si loin, ni que cela me fût si douloureux, si insupportable. Souvent ma fierté se révolte et je suis irritée de l’aimer d’un amour si violent, si humiliant. Maman s’est souvent vantée d’avoir conservé longtemps l’amour de papa. Ce n’est pas elle qui a su se l’attacher, mais bien lui qui savait aimer. C’est un don spécial. Que faut-il faire pour s’attacher quelqu’un ? Il n’y a pas de moyens. On m’avait suggéré qu’il fallait être honnête, aimante, une bonne épouse et une bonne mère. Telles sont les niaiseries que l’on écrit dans les Abécédaires. Aimer ne sert à rien. Il faut être rusée, intelligente, savoir dissimuler tout ce qu’on a de mauvais en soi, car il n’y a pas eu et il n’y aura jamais de gens parfaits. Mais surtout il n’est pas nécessaire d’aimer. A quoi suis-je parvenue avec tout mon amour ? Je n’ai récolté que souffrances et humiliations. C’est affreux. Et à lui, tout cela paraît stupide. « Tu parles d’une façon et agis d’une autre. » J’ai beau fanfaronner, j’ai beau réfléchir, je ne trouve en moi rien d’autre qu’un amour stupide et humiliant et un mauvais caractère qui tous deux ensemble ont fait mon malheur, car le second a été un obstacle au premier. Je n’ai besoin que de son amour et de sa sympathie et je ne les ai pas. Mon orgueil a été piétiné dans la boue. Je ne suis qu’un misérable reptile que l’on a écrasé, je ne suis bonne à rien, personne ne m’aime, j’ai des nausées, deux dents gâtées, une mauvaise haleine, je suis enceinte. Je souffre d’un orgueil impuissant, d’un amour humiliant dont nul n’a besoin et qui m’anéantit et me consume.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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